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William était content de tout. Il semblait le long du jour dormir les yeux ouverts ; il n’allait pas plus vite, il ne se retournait pas ; il ne fuyait nul danger ; il n’avait jamais d’ennui, d’impatience, de colère. S’il ne savait pas obéir aux paroles qu’on lui disait, il obéissait du moins à la main qui le conduisait. Dans cette nature privée de toute lumière, il ne restait qu’un instinct : il connaissait sa mère, il l’aimait même. Il se plaisait à s’appuyer sur ses genoux, sur son épaule ; il l’embrassait. Quand je le tenais long-temps éloigné d’elle, une sorte d’anxiété de mouvement se manifestait en lui. Je le ramenais près de sa mère, il ne montrait aucune joie ; seulement il devenait tranquille. Cette tendresse, cette faible lueur du cœur de William, c’était la vie d’Eva. C’est là qu’elle avait trouvé la force d’essayer, d’espérer, d’attendre. Si ses paroles n’étaient pas comprises, ses baisers du moins l’étaient ! Que de fois elle prit entre ses mains la tête de son fils et baisa, baisa long-temps le front de William, comme si elle eût espéré que son amour embraserait cette ame muette et glacée ! Que de fois elle attendit un miracle en serrant son fils dans ses bras, en mettant le cœur tranquille de William sur son cœur brûlant !

Souvent elle s’oubliait le soir dans l’église, du village. (Eva Meredith était d’une famille catholique.) A genoux sur la pierre devant l’autel de la Vierge, à la statue de marbre de Marie tenant son enfant dans ses bras, elle disait : — O vierge ! mon fils est inanimé comme cette image du tien ! demande à Dieu une ame pour mon enfant !

Elle faisait la charité à tous les enfans pauvres du village, leur donnant du pain, des vêtemens, en disant : « Priez pour lui ! » Elle consolait les mères qui souffraient, dans le secret espoir que la consolation viendrait aussi pour elle. Elle ne laissait aucune larme couler des yeux des autres, afin de pouvoir croire qu’elle cesserait aussi de pleurer. Dans tout ce pays, elle fut aimée, bénie, vénérée ; elle le savait ; et offrait doucement au ciel, non avec orgueil, mais avec espérance, les bénédictions des malheureux, pour obtenir la grace de son fils. Elle aimait à regarder William dormir ; alors elle le voyait beau et semblable aux autres enfans ; elle oubliait un instant, une seconde peut-être, et devant ces traits réguliers, cette chevelure dorée, ces longs cils qui jetaient leur ombre sur la joue rosée de William, elle était mère, mère presque avec joie, presque avec orgueil. Dieu a des momens de miséricorde même envers ceux qu’il a condamnés à souffrir.

Ainsi s’écoulèrent les premières années de l’enfance de William. Il atteignit huit ans. Alors s’opéra en Eva Meredith un triste changement, qui ne put échapper à mes regards attentifs ; elle cessa d’espérer, soit que la taille déjà élevée de son fils rendît plus frappant le manque d’intelligence, soit que, comme un ouvrier qui, ayant travaillé tout le jour, succombe le soir à la fatigue, l’ame d’Eva parût renoncer à la