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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1126

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soucieux, son regard par momens m’interrogeait. Je détournais les yeux pour éviter de répondre.

Le matin du troisième jour, lady Mary entra avec des jouets de toute sorte qu’elle apportait aux deux enfans. Harry s’empara d’un sabre et courut par la chambre en poussant mille cris de joie. William resta immobile, tenant dans ses petites mains les jouets qu’on lui donnait, mais il n’essaya pas d’en faire usage ; il ne les regarda même pas.

— Tenez, milord, dit lady Mary à son frère, prenez ce livre de gravures et donnez-le à votre petit-fils, peut-être son attention sera-t-elle éveillée par les peintures qui s’y trouvent.

Puis elle conduisit William auprès de lord J. Kysington. L’enfant se laissa faire, marcha, s’arrêta, et resta comme une statue là où on le plaça.

Lord J. Kysington ouvrit le livre. Tous les yeux se tournèrent vers le groupe que formaient en ce moment le vieillard et son petit-fils. Lord J. Kysington était sombre, silencieux, sévère ; il tourna lentement plusieurs pages, s’arrêtant à chaque image, et regardant William, dont les yeux fixes ne s’étaient pas même dirigés vers le livre. Lord J. Kysington tourna encore quelques feuillets, puis sa main devint immobile, le livre glissa de ses genoux à terre, et un morne silence régna dans la chambre.

Lady Mary s’approcha de moi, se pencha comme pour me parler à l’oreille, mais d’une voix assez haute pour être entendue de tous :

— Mais cet enfant est idiot ! docteur, me dit-elle.

Un cri lui répondit. Eva se leva comme si la foudre l’eût atteinte, et saisissant son fils qu’elle serrait convulsivement sur sa poitrine :

— Idiot ! s’écria-t-elle, tandis que son regard indigné brillait pour la première fois du plus vif éclat ; idiot ! répéta-t-elle, parce qu’il a été malheureux toute sa vie, parce qu’il n’a vu que des larmes depuis que ses yeux sont ouverts ! parce qu’il ne sait pas jouer comme votre fils, qui a toujours eu de la joie autour de lui ! Ah ! madame, vous insultez le malheur ! Viens, viens, mon enfant ! s’écria Eva tout en larmes. Viens, éloignons-nous de ces cœurs sans pitié, qui n’ont que des paroles dures pour notre infortune !

Et la malheureuse mère, emportant son enfant, monta rapidement dans sa chambre. Je la suivis. Elle posa William à terre, et s’agenouillant devant ce petit enfant : — Mon fils ! mon fils ! s’écria-t-elle.

William s’avança vers elle et vint appuyer sa tête sur l’épaule de sa mère.

— Docteur, s’écria-t-elle, il m’aime, vous le voyez ! il vient à moi quand je l’appelle ; il m’embrasse ! Ses caresses ont suffi à ma tranquillité, à mon triste bonheur ! Mon Dieu, ce n’était donc pas assez ! Mon fils, parle-moi, rassure-moi ! trouve un mot consolant, un seul mot à