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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1124

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Comment aurait-elle deviné la haine, elle qui ne savait qu’aimer ? Nous nous dirigeâmes vers le cabinet de lord J. Kysington. Mme Meredith, se soutenant à peine, entra la première, fit quelques pas, et s’agenouilla près du fauteuil de son beau-père. Elle prit son enfant dans ses deux bras, et, le mettant sur les genoux de lord J. Kysington

— Voilà son fils ! s’écria-t-elle.

Puis la pauvre femme pleura et se tut.

Lord J. Kysington regarda long-temps l’enfant. A mesure qu’il reconnaissait les traits du fils qu’il avait perdu, son regard devenait humide et affectueux. Un moment arriva où, oubliant son âge, la marche du temps, les malheurs éprouvés, il se crut revenu aux jours heureux où il serrait son fils encore enfant sur son cœur.

— William ! William ! murmura-t-il ; ma fille ! ajouta-t-il en tendant la main à Eva Meredith.

Mes yeux se remplirent de larmes. Eva avait une famille, un protecteur, une fortune ; j’étais heureux, et c’est peut-être pourquoi je pleurais !

L’enfant, paisiblement resté sur les genoux de son grand-père, n’avait témoigné ni plaisir ni crainte.

— Veux-tu m’aimer ? lui dit le vieillard.

L’enfant leva la tête, mais ne répondit pas.

— M’entends-tu ? je serai ton père.

— Je serai ton père ! répéta doucement l’enfant.

— Excusez-le, dit sa mère, il a toujours été seul, il est bien petit encore, tout ce monde l’intimide ; plus tard, milord, il comprendra mieux vos douces paroles.

Mais je regardais l’enfant, je l’examinais en silence, je me rappelais mes sinistres craintes. Hélas ! ces craintes se changèrent en certitude ; l’horrible saisissement éprouvé par Eva Meredith pendant sa grossesse avait eu des suites funestes pour son enfant, et une mère seule, dans sa jeunesse, son amour et son inexpérience, avait pu si long-temps ignorer son malheur.

En même temps que moi et comme moi, lady Mary regardait l’enfant.

Je n’oublierai de ma vie l’expression de sa physionomie : elle était debout, son regard perçant était arrêté sur le petit William et semblait pénétrer jusqu’au cœur de l’enfant. A mesure qu’elle regardait, ses yeux dardaient des éclairs, sa bouche s’entr’ouvrait comme pour sourire, sa respiration était courte et oppressée, comme lorsque l’on attend une grande joie. Elle regardait, regardait… Il y avait sur son visage espoir, doute, attente… Enfin sa haine fut clairvoyante, un cri de triomphe intérieur s’échappa de son cœur, mais ne dépassa pas ses lèvres. Elle se redressa, laissa tomber un regard de dédain sur Eva, son ennemi vaincue, et redevint impassible.