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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1122

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sentiers fleuris, les ruisseaux bien clairs et courant vite sur les rochers. Hélas ! ils étaient deux dans cette maison,… et bientôt une pauvre femme y resta seule jusqu’à la naissance de son fils… Milord, cette femme est une de vos compatriotes, une Anglaise, belle comme on ne l’est pas souvent ni en Angleterre ni en France, bonne comme il n’y a que les anges dans le ciel qui puissent avoir cette bonté-là !… Elle venait d’avoir dix-huit ans quand je l’ai laissée sans père, sans mère, et déjà veuve d’un mari adoré ; elle est faible, délicate, presque malade, et cependant il faut bien qu’elle vive ; qu’est-ce qui protégerait ce petit enfant ?…

Oh ! milord, il y a des gens bien malheureux ans ce monde ! Être malheureux au milieu de sa vie ou quand la vieillesse est venue, c’est triste sans doute, toutefois on a quelques bons souvenirs qui vous font dire qu’on a eu sa part, son temps, son bonheur ; mais, quand on pleure avant dix-huit ans, c’est bien plus triste encore, car enfin rien ne ressuscite les morts, on le sait, et il ne reste qu’à pleurer toute sa vie. La pauvre enfant !… On voit un mendiant sur le bord d’une route, c’est du froid, c’est de la faim qu’il souffre : on lui fait l’aumône et on le regarde sans chagrin, parce qu’il peut être secouru ; mais cette malheureuse femme dont le cœur est brisé, le seul secours à lui donner serait de l’aimer… et personne n’est près d’elle pour lui faire cette aumône-là !

Ah ! milord, si vous saviez quel beau jeune homme elle avait pour mari !… Vingt-trois ans à peine, une noble figure, un front haut… comme le vôtre, intelligent et fier, des yeux d’un bleu foncé, un peu rêveurs, un peu tristes, j’ai su pourquoi… C’est qu’il aimait son père, son pays, et qu’il devait rester exilé loin d’eux ! Son sourire était plein de bonté… Ah ! comme il aurait souri à son petit enfant, s’il avait assez vécu pour le voir ! Il l’aimait même avant qu’il fût né ; il prenait plaisir à regarder le berceau qui attendait. Pauvre, pauvre jeune homme !… je l’ai vu par une nuit d’orage, dans une forêt obscure, étendu sur la terre mouillée, sans mouvement, sans vie, ses vêtemens couverts de boue, son front brisé par une affreuse blessure, d’où le sang s’échappait encore par torrens. J’ai vu… hélas ! j’ai vu William…

— Vous avez été témoin de la mort de mon fils ! s’écria lord J. Kysington, se levant comme un spectre au milieu des oreillers qui le soutenaient, et fixant sur moi des yeux si grands, si perçans, que je reculai effrayé ; mais, malgré l’obscurité de la chambre, je crus apercevoir une larme mouiller le bord des paupières du vieillard.

— Milord, répondis-je, j’ai vu mourir votre fils, et j’ai vu naître son enfant !

Il y eut un instant de silence.

Lord J. Kysington me regardait fixement ; enfin il fit un mouvement,