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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1105

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où j’ai aimé William ; mais alors j’ai fermé mon cœur à ceux qui repoussaient mon ami. Le père de William lui défendait de m’épouser, parce qu’il était trop noble pour la fille d’un planteur américain ; mon père me défendait d’aimer William, parce qu’il était trop fier pour donner sa fille à un homme dont la famille ne l’eût pas accueillie avec amour. On voulut nous séparer ; mais nous nous aimions. Nous avons long-temps prié, pleuré, demandé grace à ceux auxquels nous devions obéissance ; ils restèrent inflexibles, et nous nous aimions ! — Docteur, avez-vous jamais aimé ? Je le voudrais, pour que vous fussiez indulgent pour nous. Nous nous sommes mariés secrètement, et nous avons fui vers la France. Oh ! que la mer me parut belle pendant ces premiers jours de notre amour ! Elle fut hospitalière pour les deux fugitifs. Errans au milieu des flots, à l’ombre des grandes voiles du vaisseau, nous avons eu des jours heureux, rêvant le pardon de nos familles et ne voyant que joies dans l’avenir. Hélas ! il n’en fut pas ainsi. On voulut nous poursuivre, et, à l’aide de je ne sais quelle irrégularité de forme dans ce mariage clandestin, l’ambitieuse famille de William eut la cruelle pensée de nous séparer. Nous nous sommes cachés au milieu de ces montagnes et de ces bois. Sous un nom qui n’est pas le nôtre, nous vivons ignorés. Mon père n’a jamais pardonné ; il m’a maudite !… Voilà pourquoi, docteur, je ne puis pas toujours sourire, même auprès de mon cher William !

Mon Dieu ! comme ils s’aimaient ! Jamais je n’ai vu une ame s’être plus donnée à une autre ame que celle d’Eva Meredith ne s’était donnée à son mari ! Quelle que fût l’occupation à laquelle elle se livrait, elle se plaçait de façon à pouvoir, en levant les yeux, regarder et voir William. Elle ne lisait que le livre qu’il lisait. La tête penchée sur l’épaule de son mari, ses yeux suivaient les lignes sur lesquelles s’arrêtaient les yeux de William ; elle voulait que les mêmes pensées vinssent les frapper en même temps, et, quand je traversais le jardin pour arriver à leur maison, je souriais en voyant toujours sur le sable des allées la trace du petit pied d’Eva auprès de celle des pieds de William. Quelle différence, mesdames, de cette solitaire et vieille maison que vous voyez là-bas à la jolie demeure de mes jeunes amis ! Que de fleurs couvraient les murs ! que de bouquets sur tous les meubles ! que de livres charmans pleins d’histoires d’amour qui ressemblaient à leurs amours ! que de gais oiseaux chantant autour d’eux ! Comme il était bon de vivre là et d’être aimé un peu de ceux qui s’aimaient tant ! Mais voyez, on a bien raison de dire que les jours heureux ne sont pas longs sur cette terre, et que Dieu, en fait de bonheur, ne donne jamais qu’un peu.

Un matin, Eva Meredith me parut souffrante. Je la questionnais avec tout l’intérêt que j’avais pour elle, quand elle me dit brusquement :

— Tenez, docteur, ne cherchez pas si loin la cause de mon mal ; ne