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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1101

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— C’est… mon Dieu, c’est qu’elle a été habitée par des personnes que j’aimais… et…

— Et qu’elles comptent y revenir, docteur ?

— Elles sont mortes depuis long-temps, madame, mortes quand j’étais jeune !

Et le vieillard regarda avec tristesse la maison blanche, qui, sur le revers de la montagne, s’élevait, au milieu des bois, comme une marguerite au milieu de l’herbe.

Il y eut quelques instans de silence.

— Madame, dit un des voyageurs bas à l’oreille de Mme de Moncar ; madame, il y a ici quelque mystère. Voyez comme notre Esculape est devenu sombre. Un drame pathétique s’est passé là-bas ; un amour de jeunesse peut-être. Demandez au docteur de nous faire ce récit.

— Oui ! oui ! murmura-t-on de toutes parts ; le récit ! une histoire ! une histoire ! et, si l’intérêt manque, nous aurons pour nous égayer l’éloquence de l’orateur.

— Non pas, messieurs ! répondit à demi-voix Mme de Moncar ; si je demande au docteur Barnabé de raconter l’histoire de la maison blanche, c’est à la condition que personne ne rira.

Chacun ayant promis d’être sérieux et poli, Mme de Moncar s’approcha de M. Barnabé

— Docteur, dit-elle en s’asseyant près du médecin, à cette maison, je le vois, se rattache quelque souvenir d’autrefois qui vous est resté précieux. Voulez-vous nous le dire ? Je serais désolée de vous donner un regret qu’il serait en mon pouvoir de vous épargner ; je laisserai cette maison si vous me dites pourquoi vous l’aimez.

Le docteur Barnabé parut étonné et demeura silencieux. La comtesse s’approcha plus encore de lui

— Cher docteur, dit-elle, voyez quel mauvais temps ! comme tout est triste ! Vous êtes le plus âgé de nous tous, contez-nous une histoire ! Faites-nous oublier la pluie, le brouillard et le froid.

M. Barnabé regarda la comtesse avec un grand étonnement.

— Il n’y a pas d’histoire, dit-il ; ce qui s’est passé dans la maison blanche est bien simple et n’a d’intérêt que pour moi, qui aimais ces jeunes gens ; des étrangers ne peuvent pas appeler cela une histoire. Et puis, je ne sais ni conter ni parler longuement, quand on m’écoute. D’ailleurs, ce que j’aurais à dire est triste, et vous êtes venus pour vous amuser.

Le docteur appuya de nouveau son menton sur sa canne.

— Cher docteur, reprit la comtesse, la maison blanche restera là, si vous dites ce qui vous la fait aimer.

Le vieillard parut un peu ému ; il croisa, décroisa ses jambes, chercha sa tabatière, la remit dans sa poche sans l’ouvrir, puis, regardant la comtesse :