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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1015

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qui eurent l’honneur, au reste fort partagé, d’être battus par Alexandre et par les Romains, étaient du pur sang des Slaves méridionaux.

Quelques légendes nationales flattent encore plus doucement l’orgueil des Illyriens. Suivant ces pieux récits, c’est du sein même de l’antique Illyrie que seraient issus les trois grands peuples slaves du Nord. Un jour, trois frères, Tcheck, Leck et Russ, pour se soustraire aux vexations d’un proconsul, seraient sortis des montagnes de Zagorie, voisines de la Carniole, et, descendant vers le nord, ils seraient allés, par-delà le Danube et les Carpathes, fonder les trois royaumes de Bohême, de Pologne et de Russie. Ainsi, les Illyriens d’aujourd’hui ne seraient pas moins que les premiers nés de la race slave. Plus à plaindre pourtant que les peuples les plus misérables, dans cette longue suite de siècles qu’ils ont traversés, au milieu des bouleversemens sans nombre dont leur pays a été le théâtre, ils n’ont jamais su trouver ni leur heure ni leur place pour se constituer fortement. Ils ont su durer, malgré la Macédoine et Rome, malgré les Bulgares, qui, après avoir donné leur nom à une province, se sont fondus avec les populations illyriennes, comme les Francs avec celles de la Gaule, malgré les Turcs, qui occupent depuis des siècles la majeure partie du pays, enfin malgré les Magyars et les Autrichiens, qui possèdent l’autre ; mais ils ne sont point parvenus à conquérir une existence politique. Il y eut, au XIVe siècle, un empire serbe qui les tint un instant réunis ; l’union toutefois n’était pas assez solide, et les Turcs la brisèrent à Kossovo. Il y a eu depuis, comme auparavant, de petits royaumes, des cités heureuses et libres, où la pensée illyrienne a pu prendre quelque essor et la poésie jeter quelque éclat, comme Raguse. Il y a eu des tribus indomptées, à demi barbares, qui ont pu trouver un abri pour leur indépendance dans des montagnes inaccessibles, comme les Monténégrins : il n’y a pas eu de peuple illyrien.

Le présent ne vaudrait pas mieux que le passé, s’il n’ouvrait aux imaginations des perspectives nouvelles, et s’il ne leur montrait une sorte de résurrection morale au bout de ces longues et douloureuses vicissitudes. Les Illyriens de l’Autriche et de la Turquie sont loin encore d’être maîtres chez eux ; mais au moins travaillent-ils, dès à présent, à unir leurs efforts dans l’espoir d’une émancipation intellectuelle, qui, les circonstances aidant, peut devenir une émancipation politique. La terre promise qui leur apparaît comme prix de ces efforts, c’est la vraie patrie des Slaves méridionaux, c’est la grande Illyrie.


I.

J’entrai sur le territoire illyrien, au commencement de l’automne de 1845, par les routes granitiques et majestueuses du Tyrol. On m’avait indiqué Agram, capitale de la Croatie hongroise, comme le foyer de l’illyrisme, le lieu privilégié où il est venu au jour et grandit sans trop