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Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 17.djvu/1006

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Je sautai de mon lit, vins m’asseoir près de la cheminée, et lui dis avec compassion :

— Noble barde de Souabe, quel destin vous a conduit dans cette cabane de sorcière, et pourquoi vous a-t-on si cruellement métamorphosé en chien ?

— Ainsi vous n’êtes pas Français ? s’écria le caniche avec joie ; vous êtes Allemand, et vous avez compris mon monologue ?

Ah ! monsieur et cher compatriote, quel malheur que le conseiller de légation Koelle, quand nous discutions au cabaret, entre la pipe et la bière,

N’ait jamais voulu démordre de sa proposition ! A l’entendre, on acquérait seulement par les voyages cette éducation complète qu’il avait rapportée lui-même de l’étranger.

Alors, pour me débarrasser de ma croûte natale et revêtir, ainsi que Koelle, les élégantes habitudes de l’homme du monde,

Je pris congé de mon pays, et, dans mon voyage de perfectionnement, j’arrivai aux Pyrénées et à la maisonnette d’Uraka.

Je lui remis une lettre de recommandation de la part de Justin Kerner. J’oubliai que cet ami était en relations avec des sorcières.

Je reçus un accueil affectueux ; mais, à mon grand effroi, cette amitié d’Uraka ne fit que s’accroître, et finit par dégénérer en une passion charnelle.

Oui, monsieur, la concupiscence avait allumé son feu impudique dans le sein flétri de cette affreuse mégère, et elle voulut me séduire.

Mais je la suppliai : Ah ! pardonnez-moi, madame, je ne suis pas un frivole disciple de Goethe ; j’appartiens à l’école des poètes de la Souabe.

Notre muse est la morale en personne ; elle porte des caleçons de cuir de buffle. Ah ! ne vous attaquez pas à ma vertu !

D’autres poètes ont de l’esprit, d’autres la fantaisie, d’autres la passion ; mais nous, les poètes souabes, nous avons la vertu.

Voilà notre seul bien ! Par pitié, ne m’enlevez pas, madame, le manteau de gueux qui couvre ma nudité !

C’est ainsi que je lui parlais ; mais la vieille femme sourit ironiquement, et, tout en souriant, prit une baguette de gui et m’en toucha la tête.

Aussitôt j’éprouvai un froid malaise, comme si tout mon corps avait la chair de poule ; mais ce n’était pas la chair de poule,

C’était la peau d’un chien, et depuis cette heure maudite je suis métamorphosé, comme vous le voyez, en caniche ! -

Pauvre diable ! les sanglots lui coupèrent la parole, et il pleurait si copieusement, que je croyais littéralement le voir fondre en larmes.

— Écoutez, lui dis-je avec compassion, puis-je faire quelque chose pour vous délivrer de votre peau de chien et vous rendre à la poésie et à l’humanité ? -