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obstacle imprévu, il en était un dont l’empereur ne parlait jamais sans un regret amer : c’est celui qu’il avait formé en 1799, au moment où, traversant le désert pour entrer en Syrie, il ouvrait cette nouvelle campagne par le siége de Saint-Jean-d’Acre. S’il eût emporté cette place, dans laquelle Sidney Smith parvint à jeter des renforts au moment décisif, si la perte de son artillerie de siége, interceptée par la croisière anglaise, ne lui eût ravi tout espoir d’y pratiquer une brèche moins imparfaite, il voulait, poursuivant ses succès, marcher sur Constantinople à la tête des peuplades du Liban, ou suivre les traces d’Alexandre jusqu’aux rives de l’Indus ; mais, quand nos soldats, après un troisième assaut, eurent été repoussés de ces murailles à demi conquises, il fallut songer à rentrer en Égypte et renoncer à un dessein devenu désormais impraticable. Telle était la magie de ce rêve grandiose, qu’après avoir été douze ans l’arbitre de l’Europe, après avoir accompli dans toutes ses phases une destinée sans exemple, l’empereur se plaignait encore que Sidney Smith, en cette occasion, lui eût fait manquer sa fortune.

L’avenir cependant lui préparait de plus sérieux mécomptes. Il conçut en effet, dans la maturité de son génie et la plénitude de sa puissance, un dessein plus audacieux peut-être et plus réalisable que celui qui, sous les efforts du commodore anglais, avait échoué devant Saint-Jean-d’Acre. Long-temps il consacra à ce projet ses méditations et ses veilles, long-temps il le remania et le pétrit avec une persistance infatigable ; car, pour en assurer le succès, il y voulait employer sans réserve les forces d’un grand esprit et d’un grand empire. Cent vingt mille hommes campés sur les plages de Boulogne pouvaient, en quelques marées, passer de l’autre côté du détroit ; cinquante vaisseaux de ligne allaient couvrir leur passage. Tout était prêt : l’invasion n’attendait pour signal que l’apparition de ces vaisseaux dans la Manche. Ce fut alors qu’un homme plus redoutable que Sidney Smith, un homme dont Napoléon lui-même avait pu voir l’astre fatal se lever à Aboukir, mis un instant en défaut par les subtils détours où se cachait cette immense entreprise, osa quitter la Méditerranée avec dix vaisseaux pour en poursuivre dix-huit jusque dans la mer des Antilles, parcourut deux fois, sans s’arrêter un jour, les vastes espaces de l’Atlantique, poussant devant lui l’escadre troublée de Villeneuve, et vint payer de sa vie, près du cap Trafalgar, la sanglante victoire qui ruina le dernier espoir de tant de combinaisons profondes.

Ainsi, soit à l’aurore de sa destinée, soit au midi de sa glorieuse carrière, dans tout ce qu’il a rêvé de plus grand, dans tout ce qu’il a préparé de plus prodigieux, l’empereur a trouvé, pour l’arrêter dans sa course, cette insurmontable barrière que lui opposaient sans cesse des vaisseaux plus confians et plus actifs que les siens, une marine devenue supérieure à celle de la France. Tandis que le faible gouvernement de