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séjourner quelques jours à Bacuache, pour donner aux chevaux le temps de refaire la corne de leurs sabots, et Anastasio demanda à son frère s’il pouvait nous recevoir.

— Ma cabane est là-bas, répondit Pedro, et je l’offre de bon cœur à ce cavalier ; mais il est possible que les gémissemens du pauvre diable qui s’y trouve maintenant l’empêchent de dormir, s’il n’est pas un peu accoutumé à cette musique.

Anastasio me consulta du regard, et, sur un signe d’assentiment, il accepta l’offre de son frère. Je mis donc pied à terre, et, pendant qu’il emmenait nos chevaux, je m’assis auprès du gambusino, qui avait repris son travail.

— Il me semble, dis-je pour lier conversation, que vous vous donnez là une peine bien inutile, car, si ce ruisseau est assez riche en parcelles d’or pour mettre en éveil tant d’ambitions, il doit vous suffire d’en exploiter le lit ?

— C’est ce que j’ai fait aussi, me répondit Pedro. Depuis la cascade que vous voyez là-bas, il n’y a point un caillou ni un grain de sable qui n’ait passé par mes mains ; le résultat s’est trouvé au-dessus de mon espérance, et c’est ce résultait inattendu qui m’a forcé à entreprendre le travail que je suis en train d’achever.

— Je ne comprends pas bien, lui dis-je, cette nécessité.

Pedro sourit.

— Écoutez, seigneur étranger, répliqua le gambusino en tirant d’un petit sachet de cuir caché sous sa chemise un grain d’or de la grosseur d’une noisette et à vives arêtes, que concluriez-vous du placer que vous exploiteriez si vous trouviez une pepita de cette nature ?

— Que le gîte de l’or est proche, puisque la pepita n’aurait pas eu le temps de s’user par le frottement.

— Et si, au-dessus d’un certain point, votre travail, fructueux partout ailleurs, se trouvait constamment inutile ?

— J’y renoncerais.

— Et vous auriez tort, car le filon d’or qui a donné naissance à ces morceaux ne pourrait être qu’en-deçà du point où ces recherches deviendraient inutiles. En un mot, continua-t-il à voix basse, les pentes de ce torrent dont je cherche à détourner les eaux doivent être la source d’une partie de l’or qui se trouve dans cette vallée.

— Et vous ne craignez pas, lui dis-je, que vos confrères, soupçonnant votre bonne fortune, ne vous fassent un mauvais parti ?

— Je m’y attends, mais je ne les crains pas. Depuis mon enfance, je suis accoutumé aux dangers de ma profession. J’ai appris la prudence en même temps que l’audace, et j’ai déjà mis à couvert une forte partie de mon butin. En cas de malheur, je révélerais ma cachette à mon frère Anastasio.