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Aux émeraudes, aux rubis,
Et aux pourpres et aux samis,
Et aux terres et aux jardins,
Et aux beaux palais marberins,
Et aux dames et aux pucelles,
Dont il y en eut moult de belles,
Lors nous mîmes Dieu en oubli.

On voit, à travers cette dévote confession, que l’auteur conserve encore aucunes douces souvenances. Hugues avait fait outre-mer des conquêtes de plus d’une sorte, et de ses anciennes blessures il lui restait encore au moins les cicatrices.

D’un péché qu’on appelle amour
Me prend souvent moult grand paour (peur) ;
Car, quand l’ame s’est départie
De l’amour de sa belle amie,
On se plaît encor trop souvent
A remembrer son beau corps gent,
Quand l’on jà penser n’y devrait.


Il s’étonne qu’on ne s’amende pas plus facilement « d’amour de belle dame aimer que de la laide ; » mais ce dernier crime est bien plus noir à ses yeux que le premier, qu’il appelle naïvement « le beau péchié. » C’est presque l’expression de Parny.

Hugues de Berze, on le voit, est moraliste, orateur, poète élégiaque, tout plutôt que satirique. Chez lui la satire est faible et émoussée ; il est trop brave pour être malin. Ses invectives ne sont que des généralités vagues. « Les moines noirs sont les plus faiblis, » dit-il. — Pourquoi cela ? — Parce que « ils mènent vie que Dieu sait. » Il ne serait pas mal que le lecteur en sût aussi quelque chose, on ne trouve dans cette bible ni amertume, ni haine, ni moquerie. Hugues a de l’élévation, du sentiment, une conviction sincère, une douce et profonde mélancolie ; c’est bien là le représentant des vieilles races héroïques du moyen-âge ; il n’a rien de la verve plébéienne des trouvères. Chose remarquable ! Guyot et Berze entreprennent la même tâche, ils adoptent le même titre ; ils prétendent tous deux composer une satire. Guyot seul y parvient. L’esprit satirique au XIIIe siècle est essentiellement bourgeois.

Bientôt, pour mieux attester cette direction plébéienne, il s’affranchira tout-à-fait des derniers liens de la société semi-cléricale. Il se mettra à railler les avocats et les juges avec l’auteur de Patelin, à courir les carrefours avec Villon, entre la potence et les franches repues ; enfin à grimper sur les tréteaux des enfans sans-souci, d’où descendra le poète charmant qui eut nom Clément Marot.

Si maintenant, laissant de côté les noms propres et les titres d’ouvrages, pour nous élever à une vue d’ensemble, nous considérons toute cette opposition satirique du moyen-âge comme une œuvre unique, produite par un seul auteur, l’esprit français, et dirigée providentiellement vers un seul but, la destruction d’un ordre social, elle nous apparaîtra comme une vaste épopée badine, ironique contre-partie du drame solennel de l’histoire. Tout en elle est action ; les vices et les ridicules sont des personnages ; la morale vit et marche, et souvent aussi