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sur le marché français, celle-ci n’y figure qu’en parasite et sur un plan secondaire. On semble avoir tout fait pour elle quand on lui a gardé, comme terrain réservé, la navigation coloniale et les pêches lointaines. Ce sont là des hochets avec lesquels on l’amuse. Et cependant quelle industrie serait autant que la marine fondée à demander un privilège plus ample ? Elle n’est pas seulement un intérêt, elle est une gloire pour la France.

Si donc toute industrie nationale exerce une revendication sur ce qui la touche dans l’activité du pays, il existe pour l’industrie maritime un contingent naturel dans le transport de toutes les matières premières qui servent à l’aliment de notre marché, au travail de nos usines et de nos manufactures. C’est un magnifique lot, si on veut le lui restituer : 1,357,789 tonneaux de marchandises que le pavillon étranger importe, à son détriment, dans nos havres et nos ports de mer ! Le régime de la protection n’en vaudrait pas mieux pour cela ; il ajouterait une mesure fâcheuse à une série d’actes et d’institutions déplorables, mais du moins il serait conséquent, il ne reculerait pas devant le principe qu’il a posé.

Eh bien ! cette réparation, qui ne serait autre chose que le mal dans le mal, ne nous est pas même permise. Notre action est libre à l’égard de toutes les autres industries ; pour l’industrie maritime, elle ne l’est pas. Nous sommes liés vis-à-vis de deux grandes puissances, l’Angleterre et les États-Unis, par ce que l’on nomme des traités de réciprocité. Ce sont autant de servitudes pour nous, et des servitudes sans compensations. Dans des pactes de ce genre, ce que l’on nomme réciprocité est une pure fiction ; tout l’avantage reste à celle des deux puissances dont la navigation s’exerce dans les termes les moins coûteux. Or, comme, en France, les élémens de la navigation, tels que l’achat du navire, les salaires des équipages, les frais d’armement et d’avitaillement, s’élèvent à un taux excessif et supérieur à celui des autres nations maritimes, il s’ensuit que tout traité de réciprocité équivaut, pour nous, à un traité d’abdication, et qu’au lieu de consentir à un acte de convenance mutuelle, nous nous résignons sciemment ou involontairement à un véritable sacrifice.

Quand cet empêchement n’existerait pas, à l’instant même il s’en manifesterait un autre. Le transport des matières premières ne pourrait être rendu à notre pavillon sans qu’à l’instant même le prix ne s’en accrût par suite d’une navigation plus coûteuse. Or, ces matières défraient le travail des autres industries, de celles précisément que la protection couvre d’une manière efficace. Il serait naturel qu’elles subissent