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Les festins de ta couche ?
Portes-tu dans ton bec, à tes chers oisillons.
La bourdonnante mouche ?

T’exiles-tu, nomade, en ces brûlans climats
Où se hâte l’aurore ?
Constant et résigné, braves-tu nos frimas,
Cher oiseau ? Je l’ignore.

Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais ;
On sait tout quand on aime.
Pour un pauvre ignorant comme moi, c’est assez
Que tu sois un emblème.

Emblême du bonheur, hélas ! dont palpitait
Ma jeunesse ravie,
Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait
Tout l’hiver de la vie.

Je ne veux pas savoir ton nom. J’aimerais mieux
Que ma voix solitaire
Fût, comme tes accens, l’amour d’un malheureux,
Et mon nom un mystère !


NOUVELLES RUSSES, par M. Nicolas Gogol, traduction française publiée par M. Louis Viardot[1]. — Voilà bien des années que les traductions des écrivains et poètes étrangers, autrefois si fréquentes et si en vogue, se sont ralenties. Le grand mouvement qui animait les littératures étrangères durant les trente premières années du siècle, et qui se fit si vivement sentir en France sous la restauration, s’est graduellement calmé, comme tant de choses, et il ne présente plus à l’intérêt qu’une surface immense que sillonnent en tous sens des voiles empressées, mais où ne se signale de loin aucune escadre imposante, aucun pavillon bien glorieux. Il se peut faire qu’un puissant travail général s’accomplisse, et que le niveau des idées, des connaissances et de la civilisation elle-même monte partout insensiblement ; mais, en fait d’art, les maîtres les plus en renom ont disparu ; s’il en survit quelques-uns, ils achèvent de vieillir, et ne sont point remplacés par des autorités équivalentes. Pour l’Angleterre, pour l’Allemagne, pour l’Italie, le fait est évident ; l’Espagne essaie d’une sorte de renaissance et voudrait faire parler d’elle. Quant à la Russie, nous n’avons jamais eu le loisir (et c’est notre tort) d’en être très informés, même lorsqu’elle possédait ses poètes Pouchkine et Lermontoff. Aujourd’hui il s’agit d’un romancier, d’un conteur, dont le nom, fort en estime dans son pays, n’avait guère encore percé en France. Avant la traduction que publie M. Viardot, il est douteux qu’aucun Français eût jamais lu quelqu’une des productions originales de M. Gogol ;

  1. Paulin, rue Richelieu, 60.