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côtes de Bretagne ou de Normandie. On la comprendrait pleinement si l’Anglais était encore à Calais comme il est à Gibraltar. Législateurs, hommes d’état, publicistes, tout le monde en Espagne s’efforce enfin sérieusement de dégager le plus possible la Péninsule des serres de ce vautour qui, de son aire crénelée, lui comprime à la fois la tête et le cœur. Dans chacune de leurs publications, MM. Pacheco, Alcala-Galiano, Posada-Herrera, Moron, Eusebio Valle, et avant tous MM. Olivan, Barzanallana, Rafaël Cabanillas, qui ont fait les meilleures et les plus complètes études sur les industries de l’Andalousie et de la Catalogne, insistent sur la nécessité absolue d’extirper la contrebande anglaise, et d’imprimer au travail des mines, des fonderies, des forges, des manufactures, une activité qui permette aux ports et aux villes de la Péninsule de repousser les marchandises de la Grande-Bretagne. Que l’Espagne s’empresse donc de répondre aux encouragemens de ses publicistes ; les débouchés ne manqueront point à ses produits, si considérables qu’ils puissent être. Le moyen de s’alarmer quand on peut par les Pyrénées, par les mers de Biscaye et de Catalogne, établir avec la France entière cet incessant commerce d’échange qui déjà subsiste entre les principautés du nord de la Péninsule et nos départemens du midi ; — quand au-delà de l’Océan une colonie florissante, aussi hostile à l’Angleterre que l’Espagne elle-même, sollicite la métropole de s’unir plus étroitement encore à elle par ce même commerce ! MM. Barzanallana et de la Peña-Aguayo ont dressé le tableau des simples relations de négoce entre Cuba, l’Espagne et la France, et ils n’ont pas eu de peine à prouver que de long-temps les trois pays ne seraient à même d’y suffire par leurs produits naturels et par leurs produits manufacturés.

Au besoin, l’Espagne pourrait encore se créer de nouveaux marchés en Afrique, et peut-être y songera-t-elle quelque jour, si, comme nous l’espérons, ses embarras intérieurs ne l’empêchent point de venger la mortelle injure que viennent de lui faire les forbans de Maroc. Dans les temps antiques et au moyen-âge, sous les Carthaginois et sous les Arabes, la Péninsule a subi les lois de l’Afrique : pourquoi donc, à son tour, ne chercherait-elle pas à fonder au-delà du détroit de sérieux établissemens, si jamais elle se développe au dehors comme il convient à l’étendue de son territoire et au génie de ses habitans ? Sans aucun doute, bien des années s’écouleront encore avant que l’Espagne, si occupée en ce moment à pacifier ses provinces et à conquérir l’unité politique, se puisse engager dans les entreprises lointaines ; mais nous concevons que par les rêves de l’avenir ses hommes d’élite se consolent des humiliations du présent : nous concevons qu’à travers les complications et les crises qu’ils s’efforcent de débrouiller, ils entrevoient l’époque où la vieille nation des rois catholiques contribuera pour sa part à renouer entre les Indes orientales et les peuples de l’Occident cette chaîne immense de relations, de transactions, d’échanges, établie par Alexandre, maintenue par les Ptolémées, que des aventuriers portugais et des trafiquans de Venise ont été sur le point de reconstituer il y a trois