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que l’un et l’autre ont voulu écrire ; en remontant aux origines multiples de la civilisation espagnole, ils se sont efforcés tout simplement d’en saisir le vrai caractère, encore voilé aux yeux de l’Europe, et d’en étudier les principaux développemens. Leurs livres appartiennent à la philosophie de l’histoire bien plutôt qu’à l’histoire proprement dite, et quand nous aurons à traiter des œuvres de philosophie pure, nous retrouverons, non point, il est vrai, le livre de M. Tapia, mais celui de M. Gonzalo Moron.

Personne aujourd’hui, dans la Péninsule, n’est en état de composer une histoire nationale complète, par la raison toute simple que les plus importans matériaux, les matériaux indispensables d’un si beau monument, gisent encore profondément enfouis dans les archives et les bibliothèques. Effrayés des difficultés sans nombre d’une pareille entreprise, — difficultés d’autant plus graves que l’on ne sait pas même ce qu’il faudrait de temps et de recherches pour les surmonter, — la plupart des historiens actuels se sont spécialement occupés, ceux-ci d’une seule époque, ceux-là d’une seule province ; on ne compte plus les essais dont la portée est ainsi bornée et circonscrite. Pour bien faire comprendre les tendances, et, si l’on nous permet d’employer ce mot, les manières qui maintenant dominent en histoire par-delà les Pyrénées, il faut réunir aux livres de MM. Tapia et Moron trois autres ouvrages également publiés depuis 1840 : les Estudios historicos sobre Antonio Pérès, de don Salvador Bermudez de Castro ; l’Historia de Granada, de don Miguel Lafuente y Alcantara, et l’Historia de la Regencia de la reina Maria-Cristina, de don Joaquin Pacheco. Avant la publication de leurs livres, MM. Bermudez de Castro et Lafuente y Alcantara étaient fort connus déjà, le premier par un beau recueil de poésies lyriques, le second par sa longue collaboration à la Alambra de Grenade. Quant à M. Pacheco, écrivain ardent et laborieux tout à la fois, depuis long-temps il a pris rang en Espagne par ses travaux politiques, et notamment par son livre sur le droit administratif et le droit criminel.

Depuis la mort de Ferdinand VII, ce qui distingue les études d’histoire qui se publient au-delà des Pyrénées, ce sont précisément les préoccupations philosophiques dont tout le monde est saisi dans la Péninsule. Nous craignons fort que les historiens actuels ne se soient trop pressés de combler, par des systèmes arbitraires, ce vide effrayant que fait l’absence de toute philosophie dans les œuvres de leurs devanciers. Pour justifier ces appréhensions, il nous suffira de présenter la concise, mais exacte analyse des quatre volumes énormes que M. Tapia consacre à l’histoire de la civilisation espagnole. M. Tapia qui, à notre avis, n’a point fait une étude assez approfondie du passé des douze royaumes, a, pour ainsi dire, calqué son livre sur celui où M. Guizot explique les développemens de notre civilisation. Ce sont, à peu de chose près, les mêmes considérations philosophiques et bien souvent les mêmes formules ; or, comme l’ancienne civilisation de l’Espagne n’a pas plus de rapport avec la nôtre que n’en ont les vegas embrasées de l’Andalousie ou de Grenade avec nos froides provinces du nord, il en est