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N’insistons point sur un tel reproche : que font à l’Espagne nouvelle des erreurs qui peuvent se commettre faute d’études et de données suffisantes, et non, certes, par esprit de système, au sujet de nos artistes, de nos poètes, de nos romanciers et de nos savans ? Ce qui importe à la Péninsule, c’est que ses propres penseurs, ses savans, ses poètes, se dévouent tout entiers, et pour bien des années encore, au progrès des lettres nationales, sans autre intérêt dominant que celui de la civilisation espagnole. Sous ce rapport, nous pouvons l’affirmer, les jeunes chefs du mouvement actuel sont entrés dans les voies fécondes ; quant à la noblesse de leurs ambitions et de leurs mobiles, il n’est pas possible de la révoquer en doute, si l’on songe que la rémunération littéraire est encore une chose à peu près inconnue à Madrid, et que la situation matérielle des écrivains y est absolument la même que celle des professeurs de l’Athénée. Parmi eux, pourtant, il en est fort peu à qui leur fortune assure le bien-être et l’indépendance ; mais dans ce pays, où tout le monde se dévoue et se résigne, l’écrivain, comme le soldat, sait pratiquer le sufrimiento, ce stoïcisme étrange dont l’Espagne seule a jusqu’ici donné l’exemple : vertu bizarre, mélange admirable de mélancolie et de gaieté, d’insouciance et d’enthousiasme, avec lequel il n’est pas d’épreuves, pas de privations, ni même de misères qu’on ne puisse facilement supporter. Il y a quatre ans à peine, quand le pauvre chapelgorri de Biscaye ou de Navarre étanchait tristement le sang de ses blessures dans les âpres vallées des Amezcoas ou de la Vorunda, il suffisait d’une chanson d’amour ou de guerre pour relever son courage et le ramener au drapeau tout aussi ardent, tout aussi alerte que si la campagne venait de commencer. Il en est absolument de même de l’homme d’état et du publiciste : ce sont les rêves et les illusions de la poésie qui leur adoucissent les amertumes de la politique. De cette vie tourmentée que leur fait une révolution à diriger ou à contenir, ce sont les heures consacrées à la sérieuse culture de la pensée et des lettres qui, sans aucun doute, forment la meilleure moitié. Vous les croyez exclusivement préoccupés du triomphe de leurs opinions, des lois et des réformes qu’ils s’efforcent d’imposer à l’Espagne : détrompez-vous ; la plupart trouvent encore le temps de méditer une prochaine campagne sur les scènes de Madrid ou de province, ou dans les amphithéâtres de l’Athénée. A l’époque où il présidait le conseil des ministres, M. Martinez de la Rosa se consolait, par le succès de sa tragédie nouvelle, de l’accueil défavorable que, dans la Péninsule entière, recevait le malheureux estatuto real. Que dès demain un pronunciamiento progressiste enlève à M. le duc de Rivas son ambassade de Naples : si l’on ne songe point à lui interdire l’accès de la Cruz ou del Principe, rien ne sera perdu pour don Angel de Saavedra.

Mais à Dieu ne plaise que nous prévoyions les revers et les mécomptes pour cette jeunesse ardente et généreuse qui aujourd’hui entreprend de réorganiser la société espagnole ! C’est à elle seule qu’il est réservé d’accomplir cette œuvre de régénération. Combien de fois, dans ces derniers temps, n’avons-nous pas appris que des écrivains modestes, qui parmi nous