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le pays des questions qui touchent à ses intérêts sérieux. L’affaire de Taïti a constaté qu’alors même qu’on s’établirait au bout du monde, on était néanmoins exposé à y marcher par mégarde sur le pied de l’Angleterre, selon l’expression vraiment trouvée de M. Labaume, fervent néophyte ministériel, qui commence comme ne voudrait pas finir M. Fulchiron.

Les explications fournies par M. le ministre des affaires étrangères sur l’état actuel des choses en Syrie et sur la pensée du gouvernement relativement aux malheureuses populations de ces contrées ont été plus nettes, et dès-lors aussi plus complètement acceptées par la chambre. Il a reconnu que l’arrangement du mois de décembre 1842 n’avait pas porté les fruits de conciliation et de paix qu’on pouvait en attendre, et que la double administration druse et maronite, imposée à ce pays, n’avait eu pour résultat que d’en avancer la ruine. Peut-être était-il facile de pressentir tout cela, et de ne pas exposer ces peuples à l’effroyable expérience qu’ils subissent depuis deux ans ; mieux vaut toutefois reconnaître ses torts que d’y persister, et le ministère a eu du moins ce mérite dans toute son étendue. D’après ses déclarations formelles, des négociations sont ouvertes en ce moment à Constantinople, pour rétablir sur une base d’unité et de nationalité chrétienne l’administration de cette province, telle qu’elle existait avant l’invasion égyptienne et les événemens de la fin de 1840. Sans nommer la famille de l’émir Béchir, M. Guizot a fait une allusion directe aux vœux des populations qui la rappellent : on peut donc en conclure qu’un accord existe à cet égard entre le cabinet français et celui de Londres. S’il en est ainsi, le premier devoir de lord Aberdeen sera sans doute de rappeler le colonel Rose, dont la scandaleuse intervention contre les chrétiens de la montagne est un fait digne de fixer toute l’attention des hommes graves. Ce consul-général dépasse ses instructions patentes à Beyrouth, comme on affirmait que lord Ponsonby les dépassait à Constantinople, comme MM. Villiers et Aston les méconnaissaient à Madrid, comme le consul Pritchard les a depuis dépassées dans les îles de la Société. Plus heureux que l’amiral Dupetit-Thouars, aucun de ces agens n’a été ni désavoué ni révoqué. Il en sera sans doute ainsi du colonel Rose ; mais les populations de la Syrie s’en consoleront, si elles acquièrent l’assurance que la France et son gouvernement jettent enfin sur elles un regard de commisération.

C’est encore ici une de ces questions où le ministère a suivi l’opinion qu’il s’était d’abord efforcé de contrarier, où l’opposition a imposé sa pensée au cabinet. M. Billault a montré qu’il en était presque toujours ainsi depuis trois ans, et que les hommes les plus éloignés du pouvoir par les repoussemens qu’ils semblent inspirer exercent sur la marche de ce pouvoir lui-même une influence prépondérante et souveraine. On a fait le traité de 1841 sur le droit de visite, et l’opposition a contraint à ne pas le ratifier. Ce premier pas ne lui a pas suffi ; elle a obligé le ministère à négocier le retrait des conventions de 1833, et le cabinet, qui déclarait qu’en le soumettant à une telle obligation.