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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/919

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budget de l’état. De là une indifférence dont tout le talent de M. Berryer ne l’a pas empêché de subir l’effet amortissant.

Une interpellation de M. de Carné a ouvert le débat sur la question de Chine. L’honorable membre voulait savoir si, avant d’expédier, en l’absence des chambres et sous sa propre responsabilité, une coûteuse ambassade, le cabinet avait au moins acquis la certitude que la mission française serait reçue à Pékin. — A Pékin ! s’est écrié M. le ministre des affaires étrangères, mais elle a précisément reçu l’ordre de n’y point aller ! — où va-t-elle donc ? aurait-on pu répondre à M. Guizot. Elle va traiter, sur un point quelconque du littoral, avec un commissaire impérial quelconque, qu’on espère y rencontrer ; elle va s’efforcer d’assurer à la France les avantages et les garanties d’un contrat bilatéral, au lieu des bénéfices de l’acte éminemment révocable qui, au mois d’août 1842, a ouvert au commerce de toutes les nations quelques ports du céleste empire. Déjà M. de Ratti-Menton a reçu en grande pompe copie des tarifs généraux promulgués par les hauts commissaires de l’empereur. Si c’est là ce qu’on appelle une négociation, si c’est cela que M. de Lagrenée va chercher à si grands frais au fond des mers de la Chine, il faut convenir que l’urgence de l’ambassade est au moins problématique, et qu’il n’était pas impossible d’attendre l’approbation des chambres avant d’arrêter une dépense qui dépasse déjà deux millions, en réunissant le crédit de la station maritime spéciale à celui réclamé sur les deux exercices pour la mission diplomatique.

Le bruit se répand qu’une nouvelle conquête va ajouter un laurier de plus à la couronne de M. le ministre des affaires étrangères. On parle d’une île sur la côte nord de la Chine, à quelques lieues de l’établissement anglais d’Hong-Kong, dont la division navale française aurait reçu l’ordre de s’emparer, avec l’assentiment préalable de la Grande-Bretagne. Une telle possession ne serait pas en effet de nature à l’inquiéter plus sérieusement que celle des Marquises, sur l’occupation desquelles on sait que lord Aberdeen adressait, l’année dernière, à M. de Sainte-Aulaire, de si chaleureuses félicitations. Le commerce français direct avec la Chine ne sera jamais assez considérable, faute de marchandises de retour, pour exiger la création d’un entrepôt spécial dans ces mers, et tout navire parti du Havre ou de Bordeaux préférera entrer directement dans la rivière de Canton, ou relâcher à Macao, plutôt que de déposer son fret sur un îlot sans importance. Au point de vue militaire, l’intérêt sera plus nul encore, car ce n’est pas au-delà des deux presqu’îles de l’Inde et des détroits exclusivement dominés par le pavillon britannique qu’il serait possible de constituer une station forte et respectable. La France peut engloutir dans ces mers quelques millions ; mais retrouver une sorte d’île de France au-delà des îles de la Sonde, c’est une entreprise chimérique, à laquelle les chambres s’associeront avec bien plus de répugnance encore qu’à celle de l’Océanie. Le désaveu de l’amiral Dupetit-Thouars a coupé court d’ailleurs aux lointains projets par lesquels on se flattait de détourner