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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/898

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Amour lui-même enduisit la cire ; il y a mis la marjolaine de Rhianus qui exhale l’agrément, et le jaune safran d’Érinne aux couleurs virginales..., et Damagète, cette violette noire, et le doux myrte de Callimaque, toujours plein d’un miel épais... Il a cueilli, pour y ajouter, la grappe enivrante d’Hégésippe..., et la pomme mûre des rameaux de Diotime, et la grenade à peine en fleurs de Ménécrate… La ronce d’Archiloque aux dards sanglans et quelques gouttes de son amertume y relèvent la chanson de nectar et les mille brins d’élégie d’Anacréon... Le bluet foncé de Polyclète... et le jeune troëne d’Antipater n’y manquent pas..., ni surtout la branche d’or du toujours divin Platon où tous les fruits de vertu resplendissent. Il n’a pas oublié non plus les bourgeons du sublime palmier d’Aratus qui embrasse les cieux..., et le frais serpolet de Théodoridas dont on couronne les amphores..., et beaucoup d’autres rejetons nés d’hier, parmi lesquels il a semé aussi çà et là les premières violettes matinales de sa propre muse. C’est un présent que j’offre surtout à mes amis, mais tous les initiés ont part commune à cette gracieuse couronne des Muses. »

Chénier avait lu d’abord cette pièce attrayante qui ouvre le recueil de Brunck, et qui est comme l’enseigne du jardin des Hespérides ; il semble s’être dit : « Et moi aussi, pourquoi donc ne ressaisirais-je pas quelque chose de tout cela ? Pourquoi le parfum du moins de ce butin perdu ne revivrait-il pour la France en mes vers ? »

Les critiques difficultueux peuvent se demander si, en procédant ainsi, en se livrant à ces délices de poésie qui d’ordinaire suivent les grands siècles, il se montrait rigoureusement fidèle à l’esprit de ces grands siècles eux-mêmes. M. Fremy n’hésite pas ; pour dernier mot, il conclut que « la place d’André Chénier ne sera jamais celle des écrivains classiques dignes d’être proposés comme modèles, sans restriction, aux étrangers et aux jeunes esprits dont le goût n’est pas entièrement formé. » Chénier aurait pris certainement son parti de cette sentence ; jamais poète digne de ce nom ne s’est proposé un tel but ni de pareils honneurs scholaires. Que voulez-vous ? les étrangers et les écoliers peut-être s’en passeront, si on le leur défend ; et pour ces derniers, en effet, je me garderais de le leur conseiller. Lui, comme tous les chantres de la jeunesse, de la beauté et de l’amour, il forme un vœu plus doux, il rêve une gloire plus charmante, quelque Françoise de Rimini au fond :

Ut tuus in scamno jactetur sæpe libellas,
Quem legat expectans sola puella virum [1].

  1. Properce, liv. III, élég. 2.