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vers touchans, voici la phrase un peu étrange d’allure, que M. Fremy trouve sous sa plume, et qu’à notre tour nous nous permettrons de souligner : « C’est en notant de pareils traits, dit-il, et beaucoup d’autres du même genre, qu’une lecture nouvelle et attentive des poésies d’André Chénier indiquera d’elle-même que nous avons été porté à combattre ce sentiment y qui a fait placer par certaines personnes les productions de ce poète parmi les grands monumens de l’antiquité littéraire. » Quel style, et au moment où l’on se fait juge de la grâce elle-même ! Le critique veut absolument imiter ici ce personnage d’une pierre antique qui pèse une lyre dans une balance ; je ne doute pas que sa balance ne puisse être, ne puisse devenir un jour très délicate et très sensible, mais il faut convenir que, pour le quart d’heure, les branches et les plateaux en sont encore bien lourds et bien massifs, pas assez dégrossis.

Nous connaissons de M. Fremy de meilleures pages, de plus dignes des études si méritoires auxquelles il s’est livré ; l’autre jour, par exemple, il défendait avec esprit et goût la mémoire de Charles Nodier insultée par un pamphlétaire ; sa plume devenait excellente. Dans une moins bonne cause, il a rencontré ici un moins bon style : cela porte malheur de médire de la grâce.

Le critique, en voulant rapprocher sans justice André Chénier de Roucher, de Delille et des descriptifs du temps, recherche et accumule les métaphores d’ivoire, d’albâtre et de rose qu’il extrait de ses vers, pour les confondre dans un blâme commun. Il y a sur ce point quelques remarques à lui opposer. Parmi les exemples qu’il cite, on en verrait d’abord qui ne sont pas si répréhensibles qu’il paraît croire : ainsi

De la jeunesse en fleur la première étamine

me semble très bien rendre le prima lanugine malas des latins. Mais, quelle que soit la valeur de tel ou tel vers, il faut bien se dire que ce n’est pas d’employer l’or, l’ivoire, la neige ou l’albâtre, qui est chose interdite en poésie (car tous les poètes, plus ou moins, vivent de ces images), mais de les employer pêle-mêle et de les prodiguer sans discernement. De plus, lorsqu’un poète, un peintre a un style à lui et une manière reconnue, on lui passe d’ordinaire quelque mélange : ainsi La Fontaine se laisse souvent aller dans ses plus franches peintures à je ne sais quelles teintes du goût Mazarin. Ce ne sont pas des beautés assurément ; le reste aidant et sous le reflet des années, ce sont peut-être des charmes.