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l’oublions pas, le jeune écrivain a de grandes prétentions politiques : ce ne sont pas seulement des strophes inspirées, des élans irresponsables, ce sont des conseils, des avertissemens au pays, un système enfin, et on est bien souvent choqué par tout ce qu’il y a de vague et d’étrange dans ses idées. Le souvenir d’Ulric de Hutten l’a trop préoccupé ; il lui a emprunté ce qu’il aurait dû précisément éviter avec le plus de soin. Se rattacher à la libre pensée d’Ulric de Hutten, à ces traditions nationales du XVIe siècle, à la haine de l’oppression féodale et monacale, rien de mieux sans doute ; mais vouloir imiter du chevalier errant la vie aventureuse, les folles expéditions, tout ce que blâmait l’esprit sensé du sceptique Érasme, tout ce qui effrayait Luther lui-même, c’est peut-être devenir la dupe de son modèle et rappeler, l’oserais-je dire ? le héros de Cervantès. Pour chanter d’une manière acceptable cette guerre féconde qui enfantera la liberté des peuples, il fallait, non pas développer cette idée comme une théorie expresse, mais l’indiquer seulement sous ce demi-jour qui est permis aux poètes, avec discrétion, avec mesure, dans quelque cadre habilement com- posé. Béranger, dont le nom se présente sans cesse à la pensée quand il est question de poésie politique, donnerait là-dessus d’excellens conseils à M. Herwegh. Il a fait précisément ce que je demande dans une des plus belles pièces de son dernier recueil, dans les Contrebandiers. Il y a là aussi, comme chez M. Herwegh, une guerre générale, une révolte universelle admirablement exprimée par un chant d’une allégresse intrépide. L’abaissement des barrières, l’union des peuples, le triomphe de la liberté, voilà ce qui est annoncé par le poète populaire, mais avec quelle habileté I avec quel incomparable artifice ! Les contrebandiers chantent gaiement d’abord, ils chantent le plaisir de la bataille, le plomb qui n’est pas cher, les balles qui verront clair dans l’ombre ; puis voici le sens de cette révolte contre les rois et les douaniers :

Prix du sang qu’ils répandent,
Là leurs droits sont perçus ;
Ces bornes qu’ils défendent,
Nous sautons par-dessus.


Et enfin, quand tout est préparé, l’idée secrète jaillit dans un mot, comme l’éclair de la carabine :


On nous chante dans nos campagnes,
Nous dont le fusil redouté,
En frappant l’écho des montagnes,
Peut réveiller la liberté !