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concert chagrin de plaintes lamentables ? Pourquoi ces pleurs, cette mélancolie amère et douce, ces soupirs, ces désirs, comme ceux d’une Madeleine souffrante ?

« Partout on entend parler de découragement, de discorde, de luttes. Ils ont de dures paroles pour mépriser ce temps maudit ; pourquoi ? parce que le monde enchanté des vieilles légendes a disparu, et que nul ne trouve sur terre ce qu’il a rêvé dans son enfance.

« Si les temps sont si tristes, si le monde est si mauvais, eh bien ! il faut lutter, il faut combattre pour le droit. Soupirer, chanter de douloureuses litanies, tout cela ne sert de rien ; il faut se battre gaîment, il faut être homme avec les hommes. »


Toutefois, il ne s’était guère soucié lui-même de ces sévères conseils. Ce qui préoccupe surtout M. Prutz, c’est la forme sonore, redondante, ambitieuse. Il manie assez habilement la langue : il a étudié toutes les ruses, toutes les coquetteries du langage ; mais peu à peu la rhétorique a tout envahi, et cette science du style, qu’on aurait pu vanter dans ses vers, lui est devenue funeste. Parmi ses ballades, si l’on peut citer avec éloges l’Alchimiste, la Mère du Cosaque, il faut signaler aussi ce qu’il y a de faible et de vulgaire dans le plus grand nombre, et surtout ce goût de l’amplification, ces redites perpétuelles, ces développemens interminables où il égare sa rhétorique. Ce défaut est surtout choquant dans la ballade intitulée A la Fenêtre (Am Fenster). Une jeune fille pleure son fiancé, qui est mort en combattant ; or, ce sont les mêmes idées, les mêmes plaintes, les mêmes images qui reviennent pendant dix pages avec une monotonie que rien ne rachète. Quelques pièces plus heureuses, quelques chansons printanières où la grâce ne manque pas, sauveront-elles le recueil de M. Prutz ? J’en doute. L’indécision de sa pensée est trop visible. Encouragé par le succès de son Rheinlied, il a écrit à la hâte cet appel aux poètes par lequel il ouvre son livre, et il ne s’est pas aperçu que ces strophes hautaines condamnaient toutes les chansons amoureuses, toutes les élégies plaintives qui remplissent la plus grande partie du volume.

Je ne reproche pas à M. Prutz ses chants printaniers, ses élégies d’amour ; je crois au contraire que ces petites pièces sont souvent pleines de grâce, et qu’il y a montré une rare habileté, une facilité singulière à manier la langue poétique. Je lui reproche d’avoir abandonné cette inspiration printanière pour une poésie politique à laquelle il n’était point appelé. Je lui reproche le caractère faux et irrésolu qu’il a donné à son recueil. A l’appel orgueilleux de la muse démocratique, ce sont des strophes d’amour qui ont répondu.

Dans un recueil nouveau publié l’année dernière, M. Prutz a essayé