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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/861

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« De la lumière ! de l’air et de la lumière ! rien qu’un pas, un regard dans le monde, et la liberté ! Je suis fatigué de tant de misères ; je suis las de cette uniformité de tous les jours.

« Là, dehors, aux portes de la ville, voici le printemps dans sa robe flottante ; il me tend la main, il m’appelle, il me pénètre, il me crie : Va aux lointains rivages !

« Les oiseaux voltigent de branche en branche ; la source coule ; tout est libre dans le monde avec des droits égaux ; pourquoi suis-je emprisonné ici ?

« Au loin mon bâton et ma lance ! donnez mon sifflet à un autre et qu’il prenne ma place. Je ne suis plus votre fou, votre veilleur de nuit. Adieu, je pars.

« Aussi loin que le doux ciel est bleu, que les villes sont pleines d’hommes, que les vertes prairies sont couvertes de fleurs, aussi loin que le lit des torrens est libre, j’irai. »


Il part donc ; il va de ville en ville par toute l’Allemagne. Sa première visite est pour Francfort : triste pays pour cet homme désabusé, pour cette âme avide du bien et qui voit le mal partout. C’est l’époque de la foire ; marchands, spéculateurs, ambitieux vulgaires, toutes les ruses du calcul, tout le travail ténébreux de l’argent, voilà ce qui le frappe. Son ironie devient tout à coup sanglante et impitoyable ; il se rappelle la vieille Rome déjà corrompue et ce mot de l’Africain : « Ville vénale, si elle trouvait un acheteur ! » Aussi bien, comment ne pas se souvenir de Rome dans cette ville du Saint-Empire romain, devant ce palais où l’on couronnait les empereurs ? Hélas ! les empereurs n’ont pas eu d’héritiers ! M. de Musset disait hardiment l’autre jour :

César dans la pourpre est tombé ;
Dans un petit manteau d’abbé
Sa veuve expire.

La Rome germanique ne meurt pas dans ce petit manteau, mais c’est un bonnet de juif qui a remplacé sur son front la couronne impériale. En effet, la satire violente de M. Dingelstedt ne craint pas les allusions et les noms propres. Heureusement, le souvenir de Goethe le consolera et lui inspirera des pages plus douces, et quand il ira vers le Rhin, il aura pour le beau fleuve de magnifiques paroles d’enthousiasme.

De Francfort le voici à Munich, et sa colère va éclater de plus belle. Ce singulier mélange des traditions antiques et du mauvais goût moderne, qu’on y rencontre à chaque pas, le choque et l’irrite. Il traite cette curieuse ville avec une sévérité sans pitié : ces élégantes sculptures de la Grèce sont dépaysées chez ce peuple bavarois ; c’est