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Au milieu de la lutte générale qu’il soutient contre la politique intérieure de son pays, il y a dans le recueil de M. Hoffmann plusieurs petites guerres particulières, guerre aux philistins, guerre aux moines, guerre à l’aristocratie, guerre aux pédans et aux philologues. Le philistin, c’est la bourgeoisie, c’est tout ce qui est indifférent aux arts, aux choses de la pensée, aux espérances et aux chimères de l’imagination. On sait que c’est là un terme d’université, et que tout ce qui n’appartient pas au monde académique, tout ce qui n’est pas professeur ou étudiant, compose le peuple ridicule et maudit des philistins. Mais la signification du mot a changé, et aujourd’hui, à l’université même, les philistins ne manquent pas. ; Le pédant, le philologue entêté, le philosophe qui n’appartient pas au plus récent système, ce sont tous des philistins. C’est contre les philistins que M. Wienbarg, dans ses Batailles esthétiques, a lancé de vifs et spirituels manifestes ; c’est contre eux que la jeune Allemagne et la jeune école hégélienne ont livré leurs plus brillans combats. L’histoire de la littérature allemande ne présente pas toujours un développement successif et harmonieux ; il y a bien des interruptions, bien des interrègnes ; il arrive très souvent à l’esprit germanique de s’endormir profondément après quelque grande et belle période où il a travaillé à sa gloire ; eh bien ! dès que l’esprit public s’endort en Allemagne, le philistin arrive, philologue ou philosophe, personnage gourmé, guindé, froid, irréprochable ; c’est le piétiste de la littérature. Voilà pourquoi, à chaque réveil de l’esprit public, il est absolument nécessaire de faire un massacre de philistins. M. Wienbarg et ses amis ne les épargnaient pas. M. Hoffmann aussi les attaquera plus d’une fois, mais c’est toujours avec la bonhomie ironique qui lui est particulière. Je citerai une de ces chansons :


« Le peuple des philistins est sur toutes les routes. — Philistins devant moi et derrière moi, — au soleil, par la neige, par la pluie, — philistins de ça, philistins de là.

« Si tu as encore des jambes, sauve-toi bien vite ! — Sans doute il est certain que tu mourras un jour, — mais mourir d’ennui, — c’est déjà l’enfer sur la terre.

« Ainsi pensai-je, voilà qu’on frappe. — Tout à coup entre un philistin — qui se jette à mon cou et qui m’embrasse. — Dieu du ciel ! je vais mourir. »


Une autre fois, il est plus vif et plus irrité. C’est à Breslau. On célèbre la fête annuelle de Schiller, et le poète porte un toast, à qui ? aux philistins, à tous ceux qui méprisent la poésie, à tous les cœurs indifférens, à tous ceux que la vie matérielle a distraits des soins de