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renaissant lui permît quelque jour de s’immiscer dans les affaires de la contrée, de se faire des partisans là où elle n’en avait pas encore, d’intervenir dans des querelles dont elle saurait tirer avantage.

Quand il resta démontré que le pacha était trop riche pour vendre Suez ou tout autre port sur la mer Rouge, trop puissant pour se laisser faire la loi chez lui, trop rusé pour être pris au piège comme le petit cheick d’Aden, ce fut vers le détroit de Bab-el-Mandeb, là où expirait l’autorité du pacha d’Egypte, que l’Angleterre se mit à agir, remontant vers l’isthme peu à peu, à mesure que la politique européenne, dans sa sollicitude pour les intérêts de la Porte, cherchait à remettre sous sa domination les principales villes de l’Arabie. Déjà aussi des intrigues plus sérieuses se nouaient de l’autre côté de cette même Arabie, dans des provinces retirées, jadis si florissantes, qu’un fleuve fameux, sondé et exploré avec soin, arrose et fertilise. L’Angleterre, qui accapare le commerce du monde, se souvient toujours qu’il y a deux routes par lesquelles l’Europe communique d’une façon plus rapide et plus directe avec les Indes : la mer Rouge et le golfe Persique ; elle sait que par cette double voie l’Occident recevait jadis les produits de l’Orient. Il importe plus à cette nation qu’à toutes les autres réunies de rendre praticables et sûrs ces passages qui s’effaçaient depuis la décadence du commerce vénitien et les découvertes des Portugais. Malte, que la possession de Gibraltar rapproche de Londres, est le point auquel viennent aboutir ces deux lignes de communication ; il est utile pour la Grande-Bretagne de relier cette place avec d’autres qui lui appartiennent sur le continent, le long des rivières et des golfes que ses bateaux à vapeur côtoient, suivent et traversent. Du côté de la Méditerranée, que l’Angleterre prétend dominer en se tenant en vigie sur les remparts de Valette, l’Europe sur- veille ses mouvemens ; d’ailleurs, la nécessité de maintenir la Turquie dans son intégrité a été proclamée dans un congrès où la puissance britannique avait parlé assez haut. Il est donc plus habile et moins dangereux de préparer les voies sur d’autres points, de prendre à revers l’empire ottoman, d’établir son influence dans des provinces en proie à l’anarchie. De cette façon, quand arrivera la catastrophe que l’Europe s’effraie de voir si imminente, les Anglais auront tout disposé pour n’être pas les derniers à profiter de l’événement.

C’est dans ces prévisions qu’ils ont accompli depuis plus de vingt-cinq ans, à peu près à l’insu de l’Europe, bien des actes singuliers dans la mer Rouge et dans le golfe qui reçoit les eaux de l’Euphrate. Comme la Russie leur donnait d’assez graves inquiétudes du côté de leurs