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florianisme de Macpherson pour ce beau trait de poésie sauvage : « les cinquante épées bleues » apparaissant sur la montagne.

De pareils traits ne sont pas rares dans les quatre ou cinq cents vers qui composent tout le trésor de la poésie keltique ; ce qu’on n’y voit jamais, c’est le nuage, le fantôme et le sentiment, ces trois grands élémens du thème de Macpherson. On y « garrotte l’ennemi par le cou, les pieds et les mains [1] ; » on accable « son front chauve d’une multitude de coups de poing [2], » et on lui coupe la tête avec délices, ce qui est toujours le dénouement. Quand il s’agit de raconter le combat, l’énergie du narrateur est surhumaine.... « Étincelles jaillissent des casques..., rivières de sueur coulent des bras..., ruisseaux de sang coulent des membres..., grêle de débris se détache des lances... ; neuf jours on se battit, ils se souvenaient de leur haine..., mères et filles étaient lasses du combat.... ; enfin, Gaul coupa la tête de Conn.... Neuf jours il pansa ses blessures, écoutant la chanson jour et nuit ; cinq cents des nôtres étaient morts : Fin pleura. » Ce dernier trait est encore sublime. Macpherson le transforme ainsi : « Les larmes de Fingal coulèrent sur la bruyère. »

C’est donc plus qu’une falsification, c’est un vrai mensonge contre le génie poétique d’une race entière que Macpherson fit accepter à son temps. Son effort était double comme sa victoire : donner un poète sauvage à une société qui se faisait sauvage par la pensée, et attribuer ce barde à l’Ecosse, son pays. Le siècle n’aurait pas voulu d’un vrai poète primitif ; Raynal lui plaisait pour l’énergie, et Gessner pour la tendresse. Corrompu par le mauvais goût et l’emphase, il lui fallait Dorat, Crébillon fils, il lui fallait aussi Ossian, c’est-à-dire une apparence de grandeur, un vernis sauvage sur une poésie d’écran. L’orgueil écossais s’émut, et toutes les passions, toutes les folies du moment militèrent à la fois pour le faussaire ; on ne reconnut pas dans son œuvre Homère, Isaïe et les Scandinaves falsifiés. Tout le monde s’ennuyait de la poésie de cour ; les uns cherchaient l’idéal sauvage, la plupart l’idéal mélancolique. Ce furent surtout les gens du monde et les femmes qui donnèrent dans le piège ; plus on est raffiné, plus on est accessible à de tels artifices, et le propagateur du faux Ossian publié en 1768 par Macpherson fut précisément l’homme d’Angleterre qui avait le plus d’esprit brillant et fin, Horace Walpole.

Le monde élégant obéissait en aveugle à ce roi des curiosités et des

  1. Combat de Gaull et de Conn, vers 62. (Transactions, I, p. 50.)
  2. Ibid., id., vers 68.