Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/775

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


appliquer la clé politique, qui seule l’explique et l’ouvre ; tous les jugemens portés sur Milton, Fielding, Pope et Sheridan sont des jugemens politiques ; Chesterfield et Walpole ont été dépréciés et calomniés comme écrivains, à cause de leurs tendances antipopulaires. Voltaire, qui pénétrait même ce qu’il ne regardait pas, avait deviné ce mobile de l’existence anglaise ; — « j’ai trouvé des gens, dit-il quelque part, qui m’ont soutenu que Marlborough était un lâche et que Pope était un sot. » Un historien littéraire, Wood, décrit sérieusement le philosophe Locke comme un mauvais homme, toujours mécontent, dédaigneux, désagréable et de très peu de talent ; l’évêque Sprat, royaliste, fit effacer le nom de Milton inscrit sur le marbre d’une tombe qui se trouvait dans son église, tant il était choqué de ce nom presbytérien et républicain. Vers l’année 1747, un Écossais fit mieux encore ; il essaya d’effacer Milton de la liste des poètes. Déjà l’on avait reproché amèrement à l’auteur du Paradis perdu les emprunts qu’il avait faits, comme Dante, Virgile et Tasse, à quelques écrivains obscurs et antérieurs ; mais l’accusation de plagiat, dont on aurait voulu flétrir sa muse, ne pouvait ressortir que d’une découverte plus importante, et cette découverte n’arrivait pas, ce qui affligeait singulièrement les ennemis de Milton.

C’était quelque chose de bien grossier que la supercherie de Lauder ; ainsi se nommait cet Écossais jacobite qui s’était mis en tête de ne laisser à Milton que la honte d’un plagiat effronté. Un élève d’Oxford, Dobson, avait traduit en vers latins le Paradis perdu, traduction élégante qui avait subi le sort nécessaire de tous les vers latins modernes ; personne n’y songeait plus. Comme Grotius, de son côté, avait composé jadis un Adamus exsul (Adam exilé), drame qui n’était pas sans analogie avec l’épopée de Milton, Lauder fit imprimer à part et intercaler dans son exemplaire de l’Adamus tout un chant de Milton, traduit par l’élève d’Oxford. La pagination se suivait comme elle pouvait ; on rejetait cette inexactitude sur le compte de l’imprimeur hollandais. Là-dessus grand triomphe ; Lauder annonce sa découverte, imprime ses dissertations, abolit le génie et la probité de Milton, s’entoure de partisans, suscite une guerre de journaux et de revues, et entraîne dans le parti de la fraude le critique et l’oracle du temps, Samuel Johnson, qui se laisse séduire par sa haine. Les miltoniens consternés ne savaient que devenir, quand un autre Ecossais, presbytérien et amateur de Milton, découvrit le mystère ; il s’appelait Douglas. On fut obligé de reconnaître que les vers latins appartenaient à Dobson et non à Grotius ; que sans doute Milton, savant et grand