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prétexte qu’elle ne se développe qu’en exagérant à l’infini les créations chimériques de la réflexion ; de l’autre, il l’exalte à son insu, en montrant les heureux effets des découvertes utiles qui jaillissent de cette inspiration de l’infini pour les peuples chrétiens. Persuadé que la pensée peut se séparer de la réflexion, que dans les époques barbares on pense, qu’on réfléchit dans les époques civilisées ; convaincu que le moyen-âge pensait sans réfléchir, qu’aujourd’hui nous réfléchissons sans penser ; s’exagérant et le calme des vieux temps et les besoins qui nous agitent, M. Rosmini veut combiner l’immobilité des anciens et la mobilité des modernes, les vieilles institutions et celles de nos jours, le but de la barbarie et les ressources de notre siècle, la pensée du moyen-âge et la civilisation. Étrange utopie qui accouple la féodalité et la démocratie, les croisades et les chemins de fer, les monastères et la Bourse, saint Thomas et Hegel ; rêverie sans base et sans avenir, qui se brise contre la réalité de ce monde moderne, frémissant encore de tous les combats que la révolution a dû soutenir contre la pensée du moyen-âge ! C’est la séparation de l’infini et du fini, de la substance et de l’accident, de ces deux termes indivisibles, qui produit dans le système de M. Rosmini cette immense contradiction. C’est pour avoir créé deux raisons, qu’il méconnaît le rôle de la raison et les tendances de l’humanité.

Et au moment où le philosophe italien se rejette vers l’infini, vers ce Dieu qui enfante les découvertes modernes et qui élève l’intelligence, omnia ad se ipsum trahens, ce n’est ni dans la logique de l’histoire ni dans la poésie des civilisations qu’il le cherche, c’est dans l’idée d’une grandeur sans forme et sans mesure. Dans le monde ancien, il avait sacrifié la civilisation à la barbarie ; chez les modernes, il place une idée vide et stérile au-dessus des inspirations divines de la civilisation. Ici, nous nous retrouvons au point de départ du système : M. Rosmini avait pris pour principe une idée isolée de la sensation, de l’erreur, de la tradition, et par la force de la dialectique cette idée, s’isolant de la terre, reste seule à la fin de sa théorie, comme base de toute certitude et de toute espérance. Interrogeons-la cependant, demandons-lui une morale, une patrie céleste ; rien ne peut en sortir, elle était indéterminée, elle reste indéterminée ; toujours présente à l’esprit et toujours négative, illimitée comme le possible, elle embrasse tout, le bien comme le mal, le vice comme la vertu, le ciel comme la terre, ou plutôt, placée entre l’être et le néant, ni finie ni infinie, ni en nous ni hors de nous, elle n’est ni le bien ni le mal, ni le vice ni la vertu, ni le ciel ni la terre. Voilà donc M. Rosmini ramené par la