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immense qu’il avait franchi. Il se rappelait l’humilité de ses premières années, ses commencemens si pénibles, et en parlait souvent, trop souvent peut-être, ce qui donnait à sa conversation plus de charme que de dignité. Bienveillant pour tous en apparence, il n’accordait sa faveur à personne. Le sacré collège, bien accueilli par le pape, n’avait aucune part à sa confiance. Clément était d’une discrétion à toute épreuve. La justice qu’on lui rendait sous ce rapport le flattait singulièrement. Il portait cette vertu jusqu’à l’excès. Croyant pouvoir suffire à tout, il n’appelait personne à partager ses travaux : aussi perdait-il le temps en détails trop minutieux pour un souverain. Toutefois, comme l’homme ne peut vivre seul, il accordait aux subalternes la confiance qu’il refusait à des personnages considérables. Les impressions du cloître avaient beaucoup d’empire sur lui. Il les cherchait auprès du frère Francesco. Au bord du lac d’Albano, sous les berceaux de Castel-Gandolfe, le souverain pontife passait des heures entières avec le vieux témoin de son jeune âge. Francesco était à la fois son ami, son majordome et son cuisinier ; Clément ne touchait qu’aux mets grossiers apprêtés par ses mains. Francesco n’avait ni lettres, ni connaissance des hommes ; néanmoins, d’accord avec un autre religieux, le père Buontempi, il exerçait un grand ascendant sur son maître. Il l’entourait de gens inconnus, mais dévoués à son crédit. Ganganelli aimait à vivre parmi eux. Peu habitué au monde, imbu d’une aversion plébéienne pour les grands, il s’en défiait et les écartait avec soin. Il n’était heureux qu’entouré de ceux qu’il avait vus jadis ses égaux. On sent que les jésuites ne devaient pas négliger ce canal secret. Le sacré collège et la haute noblesse les secondaient dans leurs efforts. Les cardinaux et les princes étaient privés de tout moyen direct de communiquer avec le pape. Pour arriver jusqu’à lui, ils mettaient leur espoir dans le savoir-faire de la société, car elle avait toujours eu l’art d’associer les hautes classes à ses intérêts particuliers. Dans les palais de Rome, les jésuites étaient les intendans des maris, les précepteurs des enfans, les directeurs des femmes ; à toutes les tables, dans toutes les conversazione y régnait despotiquement un jésuite. Leur triomphe assurait celui de la noblesse. Le pape cependant se prêtait peu à leurs avances ; il ne les recevait pas en public, et secrètement leur répondait par des paroles évasives. Il les faisait passer sans relâche de la confiance à la crainte et du découragement à l’espoir. Ganganelli essayait le même jeu avec les couronnes. Cette sécurité trompeuse lui donna quelques momens de bonheur, elle embellit encore à ses yeux cette nature d’Albano déjà si belle et dont son âme