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Quelle est la source du droit individuel ? C’est la pensée ; son principe est divin, et nous devons la respecter dans toutes les formes qu’elle revêt ici-bas. Ces formes sont ses biens, sa propriété, et c’est de ce droit de propriété reconnu à la pensée que M. Rosmini fait découler, un à un, tous les droits de l’individu. D’abord la pensée prend possession de notre corps, de notre vie, de notre sentiment intérieur ; c’est donc un crime que de toucher à la personne. Ensuite la pensée tend naturellement à la vérité, à la vertu et au bonheur ; par conséquent aucun homme n’a le droit de nous imposer ses croyances ou son immoralité. Nous pouvons prendre possession des choses extérieures, dès-lors nous les aimons, et notre sentiment s’identifie, pour ainsi dire, avec elles ; de là le droit d’occuper les objets et les terres, le droit de les défendre et de les transmettre. La réflexion peut modifier la propriété de mille manières, elle peut la prêter, la louer, la donner, lui imposer des servitudes, l’échanger sous un nombre illimité de conditions : la pensée consacre tous ces droits, parce que tous tiennent au sentiment de la vie qu’elle sanctifie en nous.

M. Rosmini suit avec une merveilleuse puissance de dialectique cette double action de la vie et de la réflexion sur les formes du droit individuel, qui sont toujours, à ses yeux, des modifications de la forme primitive de la propriété. Est-il permis d’acquérir la propriété des personnes ? Sans doute, répond le philosophe italien ; on peut occuper toutes celles qui ne se possèdent pas encore par la pensée. De là l’occupation des enfans trouvés par l’individu, l’occupation des fils par le père, la domination ou l’ascendant des capacités supérieures sur les inférieures, des vieillards sur les jeunes gens, des gouvernemens sur les peuples, des nations plus avancées sur celles qui le sont moins. La propriété, constituée par le double élément de la pensée et de la vie du maître en relation avec la pensée et la vie du sujet, détermine avec précision tous les services, tous les degrés, tous les rapports de la domination personnelle. La propriété, en outre, détermine les droits du père ; toucher à la famille, c’est lui nuire : il a donc des droits imprescriptibles sur la famille ; toucher à ses biens, même après sa mort, c’est affliger son âme : il a donc le droit de tester. Nos ancêtres sont encore avec nous, ils vivent de notre vie, participent à notre gloire, et par là ils peuvent, dans certaines limites, engager la postérité. Enfin, et il nous en coûte de le dire, le principe de la propriété, selon M. Rosmini, détermine les droits du maître qui a pris possession de l’esclave, et légitime le servage corporel de ceux que la nature a destinés à obéir.