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la grande culture est venue compléter l’œuvre de la grande propriété, en faisant de l’occupation du sol le privilège de quelques hommes, maîtres ou fermiers. Cette révolution s’est accomplie dans les campagnes à la même époque où s’élevait la grande manufacture. Pendant que r industrie remplaçait les ouvriers par des machines et le travail en famille par celui des ateliers, l’agriculture convertissait les champs en pâturages, agrandissait les fermes, et détruisait les chaumières. Dans les deux cas, on diminuait la nécessité de la main-d’œuvre en augmentant la puissance de production ; c’étaient deux opérations analogues, et qui supposaient, bien qu’on ne l’ait pas reconnu d’abord, une commune impulsion.

L’agriculture est passée dans la Grande-Bretagne à l’état manufacturier ; il ne faut donc pas s’étonner, quand on voit les populations agricoles subir les conséquences de cette transformation, qui sont l’élévation des salaires, l’agglomération des habitans, l’emploi des femmes et des enfans, le travail par bandes substitué au travail individuel, le servage et la démoralisation des travailleurs. Si un journalier dans les champs ne gagne pas autant qu’un ouvrier dans les manufactures, il obtient un salaire généralement supérieur à celui de l’ouvrier tisserand. Dans les comtés de l’Angleterre où les journaliers se trouvent le plus maltraités, le salaire est encore de 8 à 10 sh. ou de 10 fr. à 12 fr. 50 cent, par semaine. La journée de travail rapporte moins en France, même dans les environs de Paris. Mais dans les comtés du centre et du nord, le salaire est de 11 à 12 sh. par semaine (13 fr. 75 c. à 15 fr.), ce qui représente exactement le double du prix de la journée dans nos campagnes, et un revenu au moins égal à celui de nos ouvriers dans les villes et dans l’industrie. Dans quelques comtés et près des centres industriels, il s’élève à 14 ou 15 sh. (17 fr. 50 cent, ou 18 fr. 75 cent).

La commission des pauvres a publié, en 1843, sur l’emploi des femmes et des enfans dans l’agriculture, un rapport [1] qui contient les faits les plus curieux. L’impression morale qui résulte de cette lecture ne diffère pas beaucoup de celle que laissent dans l’esprit les descriptions les plus lamentables des districts manufacturiers. On y voit que les travaux de la campagne pèsent aussi sur les femmes et sur les enfans. Sans doute, la journée agricole est plus courte que la journée industrielle, et, si l’on excepte les époques de la fenaison ou de la

  1. Reports of special assistant poor law commissioners on the employement of the women and children in agriculture, in-8°.