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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/631

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Aussi les Allemands, qui disputent à ses tissus les marchés extérieurs, continuent à recevoir une quantité prodigieuse de ses filés. Quant à la France, qui se défie trop de ses forces dans cette lutte, elle en est encore au moyen barbare de la prohibition. L’aggravation des droits établis sur les fils de lin a très certainement atteint le but que s’étaient proposé les auteurs du projet de loi. L’importation des filés anglais en France a diminué dans une proportion considérable, et si j’avais pu mettre en doute le coup porté à l’industrie de Leeds, l’aspect des ateliers à moitié déserts de M. Marshall m’aurait convaincu. Malheureusement, en frappant la filature étrangère, nous avons blessé les intérêts du tissage national. Les fabriques du Calvados, de l’Orne et de la Mayenne, auxquelles on refusait ainsi la matière première de leur travail, ont dû augmenter leurs prix de vente et ont, par une conséquence nécessaire, beaucoup perdu de leur activité. En fait de douanes, les mesures restrictives sont des armes à deux tranchans : on ne peut pas porter un dommage à l’industrie du dehors sans nuire, par contre-coup, à l’industrie du dedans.

Ce qui précède suffirait, avant toute description, pour faire juger de l’état de Leeds. La manufacture de laine formant la principale industrie de la ville et plaçant les ouvriers dans une atmosphère plus favorable à la santé que la manufacture de coton, la durée quotidienne du travail étant généralement plus courte dans le West-Riding que dans le Lancashire, les ouvriers obtenant des salaires plus élevés, les fabriques employant moins de femmes et d’enfans, la population n’ayant pas fait des progrès aussi rapides qu’à Liverpool, qu’à Manchester ni qu’à Glasgow, et se trouvant moins mélangée d’Irlandais [1], les familles pauvres pouvant se loger à un prix modéré dans une ville où l’air et l’espace sont moins disputés [2], il semble que les classes laborieuses devraient y être plus morales et plus heureuses, et que la mortalité pour ainsi dire épidémique des cités manufacturières devrait se relâcher un peu dans leurs rangs.

Les circonstances administratives neutralisent en grande partie l’in- fluence de cette organisation. Je ne connais pas de ville qu’il soit plus désagréable d’habiter ni qui ait des dehors plus sombres que Leeds. Jamais la main de l’homme n’a plus fait pour gâter la nature. Leeds

  1. Il n’y a que 5,000 Irlandais dans le bourg parlementaire de Leeds sur 152,000 habitans.
  2. Sur 18,279 maisons, 13,603 sont d’un loyer au-dessous de 10 liv. st., et 1,272 au-dessous de 5 liv. st.