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Lorsque les manufacturiers des comtés d’York et de Gloucester créèrent des ateliers de tissage (hand-loom factories) , ils firent faire un progrès réel au travail. Les ouvriers, ainsi réunis, produisirent davantage et donnèrent plus de perfection aux produits. Leur salaire s’éleva dans la même proportion ; tandis que le maître tisserand gagnait en moyenne 9 sh. 8 d. par semaine et le journalier ou compagnon tisserand 6 sh. 7 1/2 d., l’ouvrier tisseur (factory weaver) obtint 11 sh. 9 d., c’est-à-dire 20 pour 100 de plus que le premier, et 45 pour 100 de plus que le second. Cependant la concurrence des ateliers ne détruisit pas le tissage domestique. Le tisserand, vivant à la campagne et travaillant en famille, trouva, dans les ressources et dans le bon marché de cette existence, des compensations à l’infériorité du salaire. Ce ne fut pas d’ailleurs sans difficulté que l’on détermina des hommes habitués jusqu’alors à une certaine liberté d’action à subir la règle inflexible à laquelle sont soumis dans les manufactures les moindres mouvemens de l’ouvrier. Le nouveau travail leur parut un véritable servage qui portait atteinte à leurs droits et qui les dégradait à leurs propres yeux. Ceux qui s’y résignèrent ne firent qu’obéir à la nécessité. De toutes ces causes réunies, il est résulté une sorte d’équilibre qui règne encore entre les deux modes de production.

C’est ce régime de transition, cette trêve entre deux industries rivales, que l’introduction du tissage à la vapeur va infailliblement renverser. Dans la manufacture de laine comme dans la manufacture de coton, le tissage à la main ne se pratiquera plus que pour la confection des draps fins ou des étoffes à grande largeur, et si quelque ouvrier incapable de faire autre chose ou trop attaché aux habitudes de toute sa vie persiste à lutter avec les machines pour la fabrication des étoffes communes, ce travail ingrat ne pourra plus le nourrir. M. Hickson a rencontré à Manchester des tisserands dans la force de la jeunesse et de la santé qui ne gagnaient que 5 sh. par semaine, et cela dans un district où le salaire du fileur s’élève en moyenne à 20 ou 24 sh., où un laboureur exercé a 21 sh. pour mener la charrue, où le journalier employé aux terrassemens des chemins de fer gagne 15 sh., et les femmes qui surveillent le tissage mécanique 8 à 9 sh. N’en sera-t-il pas de même à Leeds ? Déjà M. Chapman assure que, dans les articles de cette manufacture qui admettent le travail à la vapeur,