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sait pas que sur les autres il reste néanmoins dans une parfaite tranquillité. Nous l’avons dit en commençant : les idées de neutralité au dehors, et d’un certain équilibre au dedans, sont en progrès parmi les Suisses ; elles rallient évidemment les penseurs de tous les partis. Ces idées se révèlent surtout dans les travaux historiques par l’esprit national et l’impartialité dont, pour la plupart, ils portent le cachet. Bien loin d’être préoccupés du dehors, dans un sens ou dans l’autre, les écrivains sont peut-être trop portés à méconnaître les rapports de leur pays avec les nations voisines, à trop expliquer, en un mot, la Suisse par elle-même. Il est même étonnant que, parmi tant d’historiens, il y en ait si peu qui aient traité d’autres sujets que des sujets nationaux : M. Hurter, par son Innocent III, est jusqu’ici le seul qu’il faille excepter, comme il est aussi le seul qui passe, injustement peut-être, pour avoir écrit dans des vues plus ou moins hostiles à son pays. L’opposition de M. Ropp et de M. de Gingins à la tradition populaire est scientifique avant tout. M. de Tillier, patricien bernois, a raconté l’histoire de l’ancienne république de Berne, et de la révolution qui y a mis fin, avec un esprit si dégagé, qu’on lui reproche plutôt d’être indifférent que prévenu. La révolution française est peu goûtée, peu comprise, dans la Suisse allemande ; toutefois, dans les publications politiques comme dans la réalité, on ne se montre rien moins qu’attaché au principe contraire. Dans l’Helvétie romane, bien que la révolution soit plus connue et même assez étudiée, cette grande crise, comme la politique de François Ier et de Louis XI, n’a fait que rattacher plus étroitement, nous l’avons vu, cette partie de la Suisse à l’ensemble helvétique, et c’est le point que les écrivains du pays ont à mettre en relief. Sans doute l’histoire a en Suisse ses tendances, ses écoles opposées, qui, dans la partie germanique, se rattachent à l’Allemagne, dans la partie française, mais moins exclusivement, à la France. Sans doute les uns s’occupent de ce qui fut un peu par dépit de ce qui est, ils sont novateurs dans le passé pour être mieux conservateurs dans le présent ; les autres, au contraire, suivent la tradition nationale, cantonale même, pour mieux soutenir et développer les institutions actuelles. Il faut dire cependant que ces mouvemens divers servent tous au développement d’un esprit helvétique. Ce qui manque donc à la plupart de ces travaux, ce n’est pas un caractère national, ce n’est pas non plus la liberté ni la vie : c’est un centre, c’est l’unité et la forme ; c’est ce qui manque à la Suisse elle-même, assemblage incohérent au dehors, peu compris, malaisé à saisir, mais qui n’en a pas moins une grande force intérieure.


J. OLIVIER.