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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/613

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reconnaître que c’est la plus étendue et la plus complète des continuations de Muller. Cet ouvrage, d’une lecture agréable et utile, est riche en aperçus ingénieux et en faits bien éclaircis, bien exposés, sinon en découvertes fécondes ; c’est peut-être de tous ceux de ce genre, publiés en Suisse depuis quelque temps, celui qui présente la plus grande réunion de qualités diverses. Aussi avons-nous cru devoir nous arrêter sur ce livre, et particulièrement sur le style, parce que M. Vulliemin a la vocation et le talent de l’écrivain. Or, cette vocation est assez rare parmi les compatriotes de M. Vulliemin pour appeler une sérieuse attention sur les travaux où elle se révèle.

Mais d’où vient qu’il en est ainsi ? d’où vient que les écrivains suisses négligent si souvent le style, ou, chez ceux qui ont les qualités de l’écrivain, d’où vient cette gêne, cette raideur dans l’allure, qu’on serait tenté de reprocher à Muller lui-même, si tout, chez lui, n’était racheté par l’ampleur et la force ? Dans les travaux historiques, cela peut s’expliquer en partie par la prédominance de l’esprit d’investigation si naturelle en pareil sujet, par cette masse de détails et de petites histoires locales auxquelles il est aussi difficile de donner l’unité littéraire que l’unité politique. Toutefois, chez les historiens comme chez les autres écrivains du même pays, cette absence de style tient à des causes plus profondes, que nous ne pouvons qu’indiquer.

Défaut ou vertu, le caractère helvétique a une certaine rudesse, une certaine âpreté native que les institutions et les mœurs populaires tendent à développer, et qui dédaigne l’élégance, la forme, le goût. Le monde extérieur a, en Suisse, des traits si sublimes et si forts, une si fière ordonnance, il fait paraître si mesquine l’œuvre de l’homme, que celui-ci cesse de chercher la perfection et l’harmonie dans un cadre limité. Cette rude nature des Alpes contribue aussi à fortifier ce caractère de prudence et de circonspection qui porte les Suisses à rechercher le bien-être et la conservation plutôt que l’agrément et la jouissance. L’absence de grands centres où la vie pourrait tout à la fois Se généraliser et se préciser, où elle gagnerait de la largeur et de l’aisance même dans la défiance et la lutte ; cette vie de petite ville, au contraire, telle que nous avons tâché de la peindre, où l’on est toujours en garde et jamais bien dégagé, cette importance et cette préoccupation du détail, cette existence réglée, sévère, uniforme, tout cela nous paraît pouvoir expliquer l’infériorité des écrivains suisses, cette infériorité dans le style nous frappe d’autant plus qu’elle s’unit d’ailleurs à un incontestable mérite, à beaucoup de sérieux, de rigueur dans l’esprit et dans l’âme, à quelque chose de sain, de vrai, de sympathique et de cordial.

Outre un nombre fabuleux de journaux et une foule de brochures sur des sujets religieux ou politiques, il paraît chaque année, dans les chefs-lieux et dans les villes de second ordre, bien des ouvrages plus sérieux. Dans cette masse de publications, intéressantes d’ailleurs par d’autres côtés, on en trouve peu qui aient un caractère littéraire. Les ouvrages historiques, ainsi que d’autres où le style est aussi une condition du genre, méritent rarement de figurer parmi ces exceptions. Le caractère national n’est pas