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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/607

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froide et moins soutenue : nouvelle raison, pour le dire en passant, du silence des chroniqueurs contemporains sur le rêveur populaire que le peuple n’avait pas encore consacré.

Bientôt cependant l’archer d’Uri reçut cette consécration populaire. Son surnom ne désigna plus désormais que le fondateur de la liberté. Stauffackher fut aussi appelé le Tell, les héros du Grutli les trois Tells, et l’un d’eux, dans plusieurs récits, celui qui représente le pays d’Uri, ce n’est pas Walther Fürst, beau-père de l’archer, c’est Guillaume Tell. Sans doute. Tell avait été tout au moins l’un des conjurés. Les autres, après l’avoir quelque temps contenu, se virent engagés, sinon décidés par lui. Ils restèrent les chefs de la révolution, ses régulateurs et ses guides ; mais lui, il en fut le héros. Cette place est-elle moindre en réalité que la leur, comme le pensent la plupart des critiques, celui entre autres qui a le plus contribué à rendre le célèbre archer à l’histoire ? Tell a-t-il dérobé à ses compagnons une bonne part de la gloire qui ne revenait qu’à eux seuls ? Ne fut-il pas aussi bien qu’eux et à sa manière le sauveur de la liberté, le fondateur de la confédération, et n’eut-il pas une influence décisive, capitale, sur le mouvement national ? Pour nous, nous pensons que, bien loin d’avoir diminué la gloire des autres libérateurs, la sienne, plus poétique et plus populaire, a au contraire assuré la leur dans la mémoire des peuples et l’y a consacrée à jamais.

Est-ce à dire que, dans la tradition, tout soit historique ? Nullement ; mais nous croyons que la vérité s’y trouve comme dissoute, et ne fait souvent qu’un avec elle. La critique aura-t-elle jamais des réactifs assez énergiques pour la bien retrouver ? Le mystère est dans l’âme humaine : comment ne serait-il pas toujours un peu dans les faits ? Il faut savoir l’accepter. Sur ce dernier point, par exemple, sur le côté politique des aventures de Guillaume Tell, la science pourra-t-elle jamais trouver mieux que la chronique, quelque chose, au fond, malgré les ombres, de plus simple et de plus naturel que ces quelques lignes ?

« Tell, dit Melchior Russ, ne pouvait souffrir plus long-temps l’injustice. Il vint à Uri, et y rassembla la commune ; puis, avec plainte et lamentation et les yeux tout en pleurs, il leur dit ce qui lui était arrivé (l’extrémité où on l’avait réduit de tirer sur son fils), et à quoi il était exposé chaque jour. Le gouverneur, en ayant été informé, le fit saisir et jeter, pieds et poings liés, dans un bateau, etc. » Ici Tell nous apparaît, non pas à la tête, si l’on veut, mais mieux encore, au centre et au cœur de la révolution. Il est, dans le peuple, la voix de la liberté elle-même. Aussi, écoutez ce qu’a fait encore de son nom une légende postérieure, la légende des trois Tells ou des trois hommes libres, bien plus belle à notre avis que celle de Frédéric Barberousse ou de l’empereur.

Selon cette légende, recueillie par Grimm, « dans la contrée montagneuse et sauvage qui baigne le lac des Waldstetten, est une caverne où les libérateurs du pays, nommés les trois Tells, dorment depuis des siècles. Ils sont revêtus de leur costume antique. Si jamais la patrie est en péril, ils