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reproduisent. Nous arrivons ainsi aux difficultés de la seconde classe ; c’est encore M. Hisely qui nous aidera surtout à les lever.

Des difficultés dans le récit ne nous étonneront point, à présent que nous savons par quelle voie la tradition s’est long-temps transmise et conservée. Il y a d’abord certaines différences de détail qui nous paraissent sans importance réelle, mais qu’on a toutes comptées et minutieusement relevées. Guillaume Tell était d’Altorf selon les uns, et, selon la version commune, de Burglen, à l’entrée du Schækenthal, de cette vallée illustrée aussi par les marches et contre-marches furieuses de Souwarof dans les Alpes, où l’enfermait Masséna. On affirme et on nie la présence de Tell au Grutli ; c’est son fils cadet qui aurait été exposé à l’épreuve, et Russ ne lui donne qu’un enfant. Pendant que le père tire, le fils reste libre, selon les uns ; selon d’autres, il est attaché à un pieu. Qu’est-ce que cela prouve ? Que chaque narrateur ne savait pas tout, rien de plus. On en peut dire autant de certaines circonstances plus frappantes, mais pourtant encore de détail, qui ne sont pas mentionnées par tous les chroniqueurs. Russ, par exemple, ne parle pas d’une seconde flèche tenue en réserve pour la vengeance. En bonne critique, toutes ces omissions, ne parvenant point à détruire le fait général, tendent plutôt à le prouver. On s’est enfin beaucoup exagéré les invraisemblances, les contradictions morales que l’on prétend découvrir dans le caractère du héros suivant les diverses traditions, et M. Hisely, avec sa loyauté ordinaire, a rappelé toutes ces objections ; mais la nature humaine est moins embarrassée à créer de telles contradictions du cœur que la critique à les expliquer. Il faut d’ailleurs tenir compte de la manière différente de sentir et de s’exprimer de chaque chroniqueur. Ce ne sont là que des chicanes ; il est moins aisé de répondre aux objections fondées sur la géographie et la chronologie. Nous les rappellerons, en tâchant d’abréger : notre étude serait incomplète, si nous faisions grâce au lecteur de ce point capital du débat.

Le voyage sur le lac et son dénouement célèbre au Chemin-Creux sont jugés physiquement impossibles : « aussi fabuleux, s’écrie M. Hisely, que la descente d’Énée aux enfers. » Qu’on essaie en effet de retrouver cette petite odyssée sur la carte, on sera presque aussi embarrassé que s’il s’agissait de suivre à la piste les héros fantastiques des vieux romanciers. Le foehn, ce vent du midi dont l’aile de feu vient fondre souvent tout à coup les neiges des Alpes, soulève l’orage libérateur ; or, ce vent poussait directement sur Brounnen, où Tschoudi veut que Gessler ait eu dessein d’aborder. Une tempête, il est vrai, a beau donner vent en poupe, elle peut bien ne pas laisser d’être embarrassante sur un lac profond, étroit et bordé de rochers à pic ; mais Muller, lui, trace décidément un itinéraire incroyable à ses personnages. Il les mène d’abord en droite ligne vers le Grutli, près du tournant du lac et par conséquent vis-à-vis de Brounnen ; puis là il les fait tout à coup rebrousser chemin, et « longeant les effroyables rochers du rivage, » arriver ainsi au plateau de Tell. C’était justement tenter l’impossible et naviguer contre les flots. Ensuite, toujours par le même vent qui soulève en sens