Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/597

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’un des principaux minnesinger, Walter de la Vogelweide, était Thurgovien. L’un des plus célèbres, des plus sensibles, des plus vrais, Hadloub, qui mourut de son amour et ne se borna pas à le chanter, était un bourgeois de Zurich. Son contemporain et son compatriote, le chevalier Roger Manesse, réunissait à la fin du XIIIe siècle plusieurs de ces poètes dans un château dont on vous montre encore les ruines à Zurich, comme on vous y fait voir la maison où Klopstock passa plusieurs mois chez Bodmer. Au XIVe siècle vivait un certain comte Jean de Habsbourg, qui entra dans une conspiration contre cette même ville, se laissa prendre, et fut mis pour trois ans dans une tour située au milieu de la Limmat, à la sortie du lac. Tschoudi, en rapportant l’aventure, la conclut par ce trait de naïveté poétique et maligne qui fera rêver : « C’est là, dit-il (dans cette tour au milieu des flots que l’on appelait le Wellenberg ou le Rocher des Ondes), c’est là que ce seigneur fut enfermé et qu’il composa la chansonnette : Je sais une petite fleur bleue. » Aujourd’hui l’Oberland et l’Appenzell ont encore des chants populaires. Il y a dans ces chants, comme en général dans l’imagination des montagnards, une tendance à la raillerie et à la malice qui n’exclut pas la force. Après tout, quoi qu’on veuille penser de l’esprit poétique de ces paysans, il est certain qu’au moyen-âge, lorsque la poésie chevaleresque fut éteinte, les Suisses eurent encore leurs chansons de guerre, ballades des bourgeois venant naturellement après celles des seigneurs. La muse germanique ne possède point de chants plus joyeusement ni plus franchement guerriers, et ces ballades se distinguent en même temps par un caractère d’exactitude et de réalité si remarquable, qu’on les voit souvent citées par les historiens les plus scrupuleux. La vérité du récit, dans celles de ces chansons qui peuvent être confrontées avec des autorités plus rigoureuses, ne témoigne-t-elle pas en faveur de celles qui, plus anciennes, comme les Chants de Tell, ont le même caractère poétique, et qu’on ne peut malheureusement soumettre à la même épreuve ? Comme pour compléter la ressemblance, les chansons sur Tell étaient ordinairement suivies d’une ballade sur quelque bataille, dont la gloire était ainsi réunie, par droit d’héritage, à celle du fondateur de la liberté. Les unes et les autres, formant une sorte d’épopée en plusieurs ballades, se chantaient dans les fêtes, dans les tirs (Guillaume Tell étant aussi devenu le patron des archers), dans les processions enfin et les drames populaires, où parfois le peuple entier représentait, sur les lieux mêmes, les actions de ses pères, pour s’en mieux souvenir et s’en inspirer.

Si M. Hisely, après M. Hæusser, insiste trop, à notre avis, sur le silence des chroniqueurs, nous lui devons donc en revanche de nous avoir fait retrouver d’autres témoignages contemporains d’une espèce particulière dans ces ballades que les chroniques ont copiées. Il ne s’agit plus maintenant que de les mettre d’accord, puis d’apprécier, par ce qu’on sait d’ailleurs de ces temps, les circonstances principales des aventures que ces chansons