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le glacier de l’Aar, par exemple, fasse un pas en avant ou en arrière sous l’œil patient de M. Agassiz qui tous les étés y va dresser sa tente, ce pas est aussitôt enregistré et discuté de l’autre côté du Rhin. Il en est de même des découvertes bibliographiques et archéologiques. Les journaux allemands cherchent à se mettre au courant de tout ce qui paraît d’un peu important en Suisse, et même particulièrement dans la Suisse française. Pour nous en tenir aux publications historiques, la question de Guillaume Tell et des origines suisses a surtout exercé en dernier lieu les savans, les critiques et les publicistes allemands. L’université de Heidelberg l’a même mise au concours. C’est en Suisse toutefois, sur ce point comme sur d’autres de son histoire, que se sont faits les travaux les plus complets et les plus définitifs. On ignore en France la plupart de ces travaux et même les questions qui en font le sujet, bien qu’elles aient aussi une importance générale, et qu’elles se rattachent en plus d’un point à l’histoire de France. La nouvelle école historique ne rencontrait guère la Suisse sur son chemin. M. Thierry et M. Guizot se sont surtout occupés de la France et de l’Angleterre. Arrivé à Charles-le-Téméraire, M. de Barante a suivi Muller, à qui on ne refuse ni l’érudition, ni le génie, mais dont on conteste aujourd’hui plusieurs données. M. Michelet, lui, a dû considérer longuement et de front les confédérés à propos de leur grand ami Louis XI. Il a tenu compte des recherches de M. de Gingins sur la guerre de Bourgogne, mais sans adopter entièrement le point de vue parfois exclusif de cet écrivain[1]. En somme, sauf de rares exceptions, la France ne connaît encore l’histoire de la Suisse que par Muller et Zschokke. Celui-ci n’a guère fait qu’abréger assez pompeusement le premier ; cependant il n’est pas rare en France de le voir cité comme une autorité considérable. On ignore donc l’histoire de la Suisse, ou on la sait mal ; pourtant on en parle assez fréquemment : les relations politiques, les voyages, une longue communauté de vie entre les deux nations, tout cela remet de temps en temps sur la voie ; mais la voie que l’on suit est-elle bien sûre ? Nous allons essayer de foire mieux connaître les difficultés d’une telle étude en montrant ce qu’ont coûté de peines et d’efforts à l’érudition moderne ses derniers progrès dans cette route mal frayée.

Parmi les problèmes historiques qu’on a, dans ces derniers temps, cherché à résoudre, il faut placer d’abord la question de Guillaume Tell. La célébrité européenne du héros, l’intérêt et l’extrême difficulté du sujet méritent bien qu’on s’y arrête. Nous irons droit au centre des obstacles, car le plus ardu de la question est aussi le plus pittoresque. L’histoire suisse ressemble à une vallée des Alpes, elle ne révèle toute sa beauté qu’au terme des plus sinueux détours. Au pied, c’est presque la plaine, facile, unie, fermée à droite et à

  1. M. de Gingins a le premier porté un jour tout nouveau sur cette guerre de Bourgogne qui forme le nœud du développement politique, intérieur et extérieur, de l’ancienne confédération helvétique, et qui occupe une place si importante dans la formation du système européen.