Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/565

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Si la satire a conservé chez les Latins sa franchise native, si une sève vivace se cache dans leur comédie sous l’écorce de l’imitation, quoi d’étonnant ? La satire et la comédie, n’est-ce pas ce qu’on peut appeler la poésie critique, et cette poésie ne revenait-elle pas de droit à un peuple dont les passions et les idées étaient essentiellement positives, à une nation qui ne tarda guère à omettre, pour les voluptés sanglantes de l’arène, les pures émotions de l’art tragique ? Je sais bien que la comédie elle-même finit par être victime d’une brutalité d’instincts si effrénée ; mais, à l’origine, cet éloignement de l’idéal, cet amour exalté du vrai matériel, ce goût des réalités en toute chose, durent favoriser et exciter la faculté critique d’où procèdent la comédie et la satire. Aussi m’est-il impossible de jeter les yeux sur les incultes origines de cette littérature, plus tard si grande, sans remarquer que ce sont surtout là les fruits spontanés de l’esprit romain abandonné à lui-même. Quand les modèles grecs posent devant les écrivains latins, c’est autre chose ; trop souvent alors les grâces un peu artificielles du pastiche se substituent à l’allure originelle, à la verdeur première. Heureusement ce naturel penchant à l’ironie éclate, dans l’ancienne Rome, bien avant les importations de la Grèce, et se maintient, après elles, avec des fortunes qui, pour être inégales, dans des conditions qui, pour être diverses, n’en attestent pas moins une continuité persistante. Un simple crayon nous en convaincra ; il suffira même de marquer très rapidement et d’un simple trait quelques-unes des principales lignes.

Dans le Brutal de Plante, quand on fait croire au matamore qu’un fils vient de lui naître, le bravache s’écrie aussitôt : « A-t-il demandé une épée ? provoque-t-il déjà les légions au combat pour ravir leurs dépouilles. ? » Une vérité se cache, comme d’ordinaire, sous cette fanfaronnade de capitan ; car virtuellement le génie comique n’invente pas ce qu’il peint, il ne fait que donner au ridicule plus de saillie en grossissant la réalité. Ce qu’il y a ici de vrai, c’est que souvent, dès le début, l’instinct perce, le naturel se trahit. Le fils d’Alcmène étouffait des serpens au berceau, et ce n’est pas pour rien non plus que la tradition montrait le premier enfant romain suspendu aux mamelles d’une louve. Dans les choses de l’intelligence comme dans les choses de la politique, la dureté agressive du caractère se révèle aussitôt chez ces conquérans. Eux aussi, ce qu’ils demandent, ce qu’ils saisissent tout de suite, c’est une épée. Eh bien ! je dis que, si cette nature d’esprits commence par tirer le glaive, c’est que la poésie satirique (on entend bien que je donne à ce mot une assez large acception pour qu’il comprenne aussi la poésie comique) se trouve être un de ses domaines originaux, une de ses veines propres.

Voyez plutôt. En ces cinq cents années de barbarie absolue, durant lesquelles Rome, exclusivement occupée d’usure, de chicane et de labourage, se préparait à conquérir le monde, quels furent d’abord les symptômes les plus frappans de culture poétique ? sur quel point, en un mot, vit-on se manifester le premier frémissement littéraire chez ces esprits engourdis et