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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/555

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dire assurément que la Rome des derniers siècles républicains ne se retrouve point au vrai dans Salluste ; je prétends seulement qu’elle n’y est pas tout entière, et qu’il en faut demander aussi l’expressive peinture au vieux théâtre de Plante et aux trop rares débris de la satire de Lucile.

Qu’on y prenne garde d’ailleurs, le sentiment critique, l’ironie, ont leur côté profondément sérieux ; il y a même çà et là, dans les siècles, des éclats de rire qui sont sinistres et qui semblent retentir quand quelque chose s’en va de ce monde, quand un règne est accompli, quand passent, pour ainsi dire, les funérailles d’une grande idée. Ce rire, je l’entends, avec ses sons stridens, dans les Dialogues de Lucien : là, c’est le paganisme qui s’écroule ; je l’entends à travers les bouffonneries du Gargantua comme à travers les jovialités de Candide : là encore, c’est une société qui change ; là encore, c’est la défaite du passé. Chaque fois que, dans les fabliaux du moyen-âge, le diable se saisit d’une âme et l’emporte, un ricanement aussitôt retentit : la civilisation fait de même, elle s’avance, et, jetant un regard de mépris aux morts laissés sur la route, elle dit aux vaincus comme le Romain : Væ victis !

Voilà, aux instans solennels, quelle est l’allure sombre de la moquerie. La colère aussi a son rire ; mais d’ordinaire, il faut le dire, le rôle de l’ironie n’a ni un caractère aussi triste, ni une semblable portée. Témoin des ridicules, elle se contente de les faire ressortir ; témoin des vices, elle les dénonce en les bafouant : son domaine s’étend de la raillerie à l’indignation. A coup sûr, ce n’est pas en France qu’il serait à propos de contester cette légitime royauté de l’esprit, cette intervention permanente du bon sens dans les mœurs, ce malicieux contrôle de l’observation sur les choses de la vie. Telle semble, au contraire, la marque distinctive de notre génie national ; nous ne sommes pas pour rien les fils des trouvères. Ce tour est même si naturel chez nous, que ceux-là qui se sont le plus approchés de l’idéale poésie et qui ont fait chausser à leur muse le plus sévère cothurne, ont dû cependant payer aussi un tribut aux exigences de ce dieu domestique, au lare familier de la plaisanterie. Le Menteur et les Plaideurs sont deux chefs-d’œuvre comiques sur le titre desquels on lit avec étonnement les noms de l’auteur du Cid et de l’auteur de Britannicus. Celui-là a donné la mesure de l’intelligence française qui osa faire servir les Lettres Persanes de prélude à l’Esprit des lois ; c’étaient les jeux d’Hercule enfant. Au reste, qu’on prenne ce que notre littérature a mis au jour, depuis trois siècles, de moqueries vraiment spirituelles et durables, n’aura-t-on point par là l’histoire fidèle, l’histoire complète de la transformation des idées et du changement des mœurs ? Le matérialisme sceptique, l’enivrement goguenard de la renaissance, Pantagruel vous en dira le secret ; les défaillances des âmes fortes, même dans une époque saine et régulière, le Misanthrope vous les fera comprendre : il est pour les cœurs bien faits ce que Faust et Manfred sont pour les cœurs maladifs. Et qui, je le demande, initie mieux au prétentieux jargon des ruelles, et même aux fadeurs de l’hôtel Rambouillet, que les Précieuses de Molière ? au mauvais goût de l’époque de Louis XIII, que les traits critiques de Despréaux ?