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l’habileté du ministère, celui-ci n’en doit pas moins recueillir les fruits. La reine Christine a quitté Paris pénétrée de la profonde conviction que l’harmonie de la France et de l’Espagne était la première condition de salut pour le trône de sa fille, et déterminée à fonder l’entente cordiale des deux peuples sur les nombreux intérêts et les vives sympathies qui les unissent. Les personnes qui ont eu l’honneur de communiquer avec elle affirment que cette princesse était partie dans des dispositions de nature à faire naître de vives appréhensions au sein du cabinet espagnol. Le chef de ce ministère et quelques-uns de ses collègues rappelaient à la reine régente les plus pénibles souvenirs de sa vie. Marie-Christine n’avait jamais dû se préparer à l’idée que le mouvement des révolutions appellerait un jour à partager sa confiance les hommes qui l’avaient si cruellement outragée comme princesse et comme femme. Singulier jeu de la fortune ! Marie-Christine est entrée en triomphe dans les lieux mêmes où un attentat odieux avait fait tomber la couronne de son front. Elle a traversé le royaume entourée de populations enivrées, et c’est cet enthousiasme même qui a fait la force et assuré la durée, jusqu’alors fort problématique, du cabinet actuel. Alicante et Carthagène sont tombées, et la révolte militaire semble désarmée pour long-temps devant la reine qu’elle avait si traîtreusement vaincue. Le voyage triomphal de Marie-Christine a été la campagne d’Egypte de M. Gonzalès Bravo ; il lui a donné la force de préparer son 18 brumaire et sa constitution de l’an VIII. Telle est la proportion des hommes et des choses entre les deux époques et les deux pays.

L’ordonnance royale sur la presse, du 10 avril, remet les affaires sur le pied où les avait assises M. de Zea Bermudez au moment où il reçut la mission de régénérer l’Espagne par l’action du pouvoir absolu, et de préparer l’avenir pour le royal enfant qui entrait alors dans la vie. Cet acte retranche de l’histoire les douze années qui viennent de s’écouler, et qui ont pesé d’un poids si lourd sur la malheureuse Espagne.

M. Gonzalès Bravo et ses cinq collègues co-signataires déclarent que le pays a besoin de réformes radicales, et que le gouvernement n’est pas revêtu des pouvoirs nécessaires ; mais ils n’hésitent pas à ajouter qu’ils n’en entreprendront pas moins cette grande œuvre avec une conviction entière. Lorsque les peuples arrivent à cet état de bouleversement où est tombée l’Espagne par tant de révolutions, les voies lentes adoptées dans les temps de calme ne suffisent pas, disent-ils, pour les réorganiser. Dans cette pénible tache, au milieu de la lutte des partis, les forces du gouvernement s’épuiseraient avant que le but fût atteint ; c’est ainsi peut-être que par des scrupules d’une légalité trop rigoureuse se trouveraient perdus les récens efforts du pays pour sortir de l’anarchie sanglante où il s’épuisait depuis dix ans.

La lecture de cet acte rappelle souvent, et jusque dans les termes même, le rapport rédigé par M. de Chantelauze, et qui figurait en tête des ordonnances de juillet. Soyons justes pourtant et ne frappons pas d’un blâme