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dont on l’a frappé et les termes injurieux dans lesquels quelques orateurs n’ont pas craint de l’appuyer ? Cet officier supérieur a-t-il commis une faute en profitant de circonstances favorables pour sortir des termes du protectorat et régulariser une situation complexe et difficile ? Voyons.

Remarquons d’abord que M. Dupetit-Thouars était laissé sans aucune instruction pour des éventualités que la correspondance des membres du gouvernement provisoire avait dû signaler depuis plusieurs mois au cabinet français. N’oublions pas non plus que M. le capitaine de vaisseau Bruat, gouverneur de nos nouveaux établissemens, partait, à la fin d’avril 1843, aussi dépourvu d’instructions précises que l’était depuis une année le contre-amiral commandant la division navale. Une telle situation imposait, ce semble, de grands ménagemens, surtout lorsqu’il fallait la juger à quatre mille lieues de distance, sans aucune connaissance personnelle des faits et des localités.

Connaissait-on exactement à Paris la mesure respective du pouvoir des chefs et du pouvoir de la reine à Taïti ? Avait-on une juste idée des difficultés inextricables que suscitera le conflit de la souveraineté intérieure maintenue à Pomaré avec la souveraineté extérieure exercée par le gouverneur au nom de la France ? N’est-il pas manifeste que cette femme n’est que le docile et, inepte instrument de la bande de missionnaires maîtres, depuis près d’un demi-siècle, de l’exploitation morale et industrielle des îles de la Société et des nombreux archipels de ces mers ? Le rappel de M. Pritchard ne changera pas une situation qui existait avant l’arrivée de cet agent, et qui est destinée à se maintenir après son départ avec toutes ses incertitudes et tous ses périls. Ainsi que l’a fait très bien observer M. le comte de la Redorte à la chambre des pairs, et comme l’a dit M. Billault à la chambre des députés, c’est aux missionnaires anglais qu’on défère en réalité l’administration de Taïti, en rendant la souveraineté intérieure à une malheureuse femme qui n’a jamais exercé qu’une autorité nominale.

Une situation aussi complexe et aussi mal définie pourra-t-elle se prolonger sans les plus graves inconvéniens ? Ne provoquera-t-elle pas dans ces lointains parages des collisions entre les deux marines, et peut-être entre les deux cabinets ? N’en avons-nous pas déjà la preuve dans la cession de terrains faite par la reine, malgré la réclamation énergique des officiers français ? Les périls ne seront-ils pas mille fois plus grands après un premier acte de faiblesse que lorsque la France avait tout le prestige de sa puissance et de son audace ? Enfin la situation réglée par le protectorat peut-elle être définitive ? Aucun des membres du gouvernement provisoire ne l’a pensé, aucun des Français revenus de ce pays ne paraît l’admettre. Instruit par l’expérience et par les faits accomplis durant quatorze mois, M. Dupetit-Thouars ne l’a pas cru. M. Bruat, chargé de constituer notre établissement, n’a-t-il pas partagé cet avis ? Ne l’a-t-il pas longuement motivé dans deux rapports successifs, et n’est-ce pas contrairement à l’opinion unanime du gouverneur,