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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/521

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sidérant, je ne pus m’empêcher de faire un retour sur moi-même, et, en comparant à l’existence de ce vieillard ma propre destinée, je sentis mieux que jamais la distance immense qui sépare l’Européen de l’homme de l’Orient. Rêveur inquiet, pour venir au kiosque du pont des Caravanes, j’avais quitté mon pays, poussé par ce désir de l’inconnu que tout excite en nous et que rien ne satisfait ; assis devant ce vieux Turc, j’obéissais, en cherchant à lire dans le fond de sa pensée, à ce besoin d’analyse qui est inhérent à notre nature avide et agitée. Voulant avoir compte de tout, savoir de toute chose la raison, je me faisais spectateur de moi-même ; pour étudier mes propres sensations, je fouillais dans mon cœur, tandis que, sans me voir, sans songer à moi, sans comprendre les pensées auxquelles j’étais en proie, ce vieillard, qui avait pris le monde pour ce qu’il était, qui avait accepté les événemens sans en chercher les causes, supportant le mal sans se plaindre, jouissant du bien sans le commenter, regardait sans tristesse ce ruisseau que, pour tout voyage, il devait traverser un jour, afin d’aller prendre sa place, à quelques pas des lieux où sa vie s’était écoulée, à l’ombre des cyprès où reposaient ceux qu’il avait aimés.

Le coup de canon de retraite qui retentit dans le port me tira de ma rêverie. La nuit était venue ; je rentrai dans la ville, et peu de jours après je partais pour Constantinople.


Alexis de Valon.