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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/514

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trevu à peine le bas d’une robe, deviné le contour d’une gracieuse taille, et tout un poème d’amour s’improvisait en moi. Dans ce pays d’or, me disais-je, sous ces ombrages embaumés, comme la vie s’écoulerait doucement ! pourquoi une colonie de poètes ne viendrait-elle pas chercher à Boudja, loin des bruits du monde, un refuge enchanteur ? Déjà toutes mes pensées se groupaient autour du souvenir de la musicienne inconnue, et je me retraçais en imagination une existence toute d’amour et de contemplation. Mon rêve se dissipa tout à coup. A l’angle d’une des rues du village, je venais d’apercevoir sur un écriteau cette inscription : Lombard-Street. Ce nom emprunté à une des rues les plus commerçantes de Londres me rappelait brutalement que ces délicieuses retraites, qui semblent avoir été créées par l’amant le plus délicat pour la femme la plus aimée, étaient habitées par des négocians anglais que la cupidité exile, et que préoccupent tout le jour des calculs d’arithmétique. — Il n’y a pas de Français à Boudja. Les représentans rivaux de deux nations rivales en Asie comme en Europe ont jugé à propos, pour que rien ne troublât « la cordiale entente » de leurs mutuels rapports, de laisser entre leurs villas une distance presque égale à celle qui sépare Douvres de Calais.

En quittant Boudja, je m’enfonçai de nouveau dans les champs déserts, me dirigeant vers Bournabas, autre village où sont fixés nos compatriotes. Laissant à ma gauche le chemin que j’avais d’abord suivi, je montai au galop une longue colline, au sommet de laquelle mon cheval essoufflé s’arrêta ; je poussai malgré moi un cri d’admiration à la vue d’un des plus magnifiques panoramas qu’il m’ait jamais été donné de contempler. Au-dessous de moi, au-delà des landes arides qui m’entouraient, s’étendait mollement à ma droite une vallée étincelante de fraîcheur et de verdure ; à travers ce long massif de toutes nuances, où le sombre cyprès élevait sa pyramide au-dessus du dôme fleuri des orangers, où le figuier mariait son feuillage noir au vert pâle des platanes, brillaient de distance en distance les murs blancs des villas de Bournabas. Devant moi s’arrondissait le golfe immense de Smyrne, les grands arbres des rives se reflétaient dans ce miroir immobile qui subissait dans toute leur magnificence les jeux de la lumière ; les flots, dont la couleur foncée allait pâlissant par degré, se doraient dans l’éloignement, et à l’horizon ressemblaient à de l’ambre en fusion. Au loin, à ma gauche, s’élevaient des montagnes arides dont les festons bleuâtres, à peine entrevus, se fondaient dans les vapeurs roses du ciel. Sous mes pieds enfin, la ville de Smyrne, avec ses toits rouges en-