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d’une famille, trouvent bien rarement à échanger pour un nom plus doux le titre trompeur d’ami. Il n’en a pas été toujours ainsi, disent les mauvaises langues, et Smyrne se nommait autrefois le paradis des marins. Si ce beau temps n’est plus, les officiers de marine ne doivent, m’a-t-on dit, s’en prendre qu’à eux-mêmes. Leur brusquerie leur a nui ; accusés à tort ou à raison de vouloir toujours commencer par le dénouement les romans d’amour, ils sont regardés comme des êtres fort redoutables par ces jeunes filles, habituées aux longues préfaces de leurs fiancés. Les Smyrniotes d’une autre génération ont acquis à leurs dépens une expérience dont profitent aujourd’hui les belles Grecques de la rue des Roses ; quelques enfans qui n’ont jamais connu leur père sont cités par elles comme des preuves vivantes de l’inconstance des étrangers. Smyrne, devenue une ennuyeuse station, n’offre aux marins, à part la société des consuls et les réunions peu joyeuses des négocians européens, d’autres délassemens que les promenades à la Bella-Vista, les narguilés qu’on y fume au clair de lune, les parties de billard au café Valory, les courses à cheval dans la campagne, et le théâtre où une troupe italienne fort passable représente, trois fois par semaine, les chefs-d’œuvre de Rossini.

II.

Après avoir décrit le panorama de Smyrne et esquissé le tableau de sa population, il faut, pénétrant plus avant, rechercher les intérêts qui s’agitent dans cette ville et en font mouvoir les habitans. Il est un fait qu’il est d’abord important de constater, c’est la décadence presque sans exemple qu’a subie depuis quelques années le commerce de cette place. Jusqu’au XIXe siècle, Smyrne était, comme on sait, le point du Levant où affluaient de tous côtés, pour gagner l’Europe, les richesses de l’Asie, et vers lequel s’écoulaient, pour se répandre en Orient, tous les produits européens. En un mot, Smyrne, à cette époque, s’appelait l’entrepôt du Levant. Si l’on comparait au passé de cette ville l’état actuel des choses, on pourrait dire que Smyrne n’existe plus, et cela n’aurait rien de bien extraordinaire. Depuis un siècle, les secousses politiques ont causé de tels bouleversemens en Europe, et dans les intérêts des hommes de tels reviremens, que l’on ne s’étonne pas des changemens, quels qu’ils soient, que peut apporter dans le commerce d’un pays un laps de temps aussi considérable. Envisagée sous cet aspect, la situation de Smyrne serait loin d’être exceptionnelle, et beaucoup d’autres villes pourraient lui être assimilées. Pour montrer