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niers temps, font subir journellement à leurs esclaves. Aux mains de ces courtiers, je n’ai jamais vu « de fouets ni de poigards ; » les esclaves, traitées par eux avec une grande douceur, m’ont toujours paru gaies, rieuses, et jamais je n’ai remarqué qu’elles « fixassent à terre, dans un morne silence, leurs yeux épuisés par les larmes. » Au lieu de me révolter, le spectacle qu’offrent ces bazars m’a convaincu que, dans le Levant, l’esclavage est une adoption plutôt qu’une servitude, et qu’il n’implique pas, à proprement parler, la dégradation. L’esclave acheté devient l’enfant de la famille qui l’achète. On mesure à son intelligence les fonctions qu’on lui donne, et si des occupations serviles échoient au plus grand nombre, plusieurs ont dans les maisons des emplois distingués. L’histoire ancienne de l’empire ottoman et ses annales contemporaines nous apprennent que les esclaves s’élèvent souvent aux plus hautes dignités de l’état.

Bien que Smyrne soit, ainsi que Constantinople, une ville tout à la fois turque et européenne, on ne voit guère s’y confondre les caractères si différens de l’Orient et de l’Occident. Sans se mélanger, l’Europe et l’Asie y vivent côte à côte, en bonne intelligence, à l’écart de la lutte irritante des diplomaties étrangères, qui n’ont en Orient que trois grands champs de bataille : Constantinople, Athènes et Alexandrie. Régie, comme les provinces et les îles turques, par un pacha ayant le titre de gouverneur, Smyrne est sans aucune importance politique. Le pacha étend son pouvoir sur les sujets turcs sans s’inquiéter des étrangers, et les consuls européens protègent leurs nationaux sans chercher à faire prédominer leur influence sur les populations indigènes. C’est donc de la réserve, de la neutralité des consuls, qu’est résultée la bonne intelligence qui règne entre les habitans de Smyrne ; mais on remarque parmi les Turcs, et même parmi les fonctionnaires publics de cette ville, une tolérance religieuse qu’il faut attribuer tout entière à l’influence des lazaristes. Ceci est un fait remarquable. Depuis plusieurs années déjà, des lazaristes, de la propagande de Rome, se sont établis à Smyrne sous la protection française et sur la garantie des anciennes capitulations. Par leur simplicité, par leur bonté, ces saints prêtres ont acquis dans l’esprit des musulmans une immense considération. Ils ont fait plus que s’entourer du respect des Turcs ; en les soignant dans leurs maladies, en les conseillant dans les circonstances difficiles, en les aidant au besoin et en les consolant, ils ont mérité leur reconnaissance et gagné leur affection. Tandis que sur presque tous les autres points de l’Orient les chrétiens haïs subissent sans cesse des persécutions et quelquefois (comme on l’a vu derniè-