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raison moderne, dit M. l’abbé Maret, ne nie pas formellement Dieu ; mais après avoir perdu l’intelligence du dogme chrétien, agitée par une inquiète et douloureuse ardeur, elle cherche, dit-elle, quelque chose de mieux que ce dogme : elle poursuit une conception de Dieu plus parfaite. » Nobles paroles dans la bouche d’un prêtre, et qui honorent également la pénétration et la loyauté de l’écrivain qui a eu le courage de les prononcer ! Mais si tel est le véritable état des choses, je demande alors au clergé et à M. l’abbé Maret lui-même quel aveugle emportement les entraîne à confondre le panthéisme et le matérialisme dans la même définition et les mêmes anathèmes ?

Que le clergé connaisse mieux l’esprit de notre siècle, et s’il aspire à ressaisir l’empire des intelligences, qu’il leur parle un langage mieux fait pour elles. Ce n’est pas en rompant brutalement en visière à l’esprit nouveau qu’on parviendra à s’en rendre maître. La première condition pour gouverner les ames, c’est de comprendre et de partager leurs besoins. À quoi sert de s’armer des préjugés d’une foule ignorante ? C’est aux esprits d’élite qu’il faut parler ; ceux-là mènent les autres. Les violences, les injures, ne sont point ici de mise. De tels moyens, mortels pour les mauvaises causes, sont nuisibles pour les meilleures. C’est par la discussion, c’est par la science, c’est par la liberté, que le clergé peut espérer de reconquérir une influence légitime et durable. De nos jours plus que jamais, les idées seules gouvernent les hommes.

La philosophie, au xixe siècle, n’est plus le privilége de quelques intelligences supérieures ou le rêve de quelques solitaires. Elle a tout envahi. Elle a pénétré dans nos mœurs, dans nos institutions, dans nos codes ; elle est dans chacune des libertés, dans chacun des droits que la société a conquis. Pourquoi l’église déclarerait-elle la guerre à l’esprit nouveau ? La place qui lui a été faite est belle encore ; il n’y a qu’à la garder et à l’agrandir régulièrement. Que le clergé renonce à d’inutiles regrets, à de vaines espérances. Qu’il devienne libéral au sein d’une société libre, philosophe à une époque où la philosophie est l’aliment nécessaire des ames, pacifique enfin, quand tout autour de lui aime et désire la paix.

Le clergé français s’inquiète beaucoup de l’invasion récente des spéculations allemandes dans notre pays. Derrière le panthéisme de Schelling et de Hegel, il voit l’exégèse de Strauss, et en présence de tels adversaires on ne peut, il est vrai, lui conseiller de rester désarmé. Aussi bien, son tort n’est-il pas de se défendre, mais de se défendre mal. Au lieu de se servir de la philosophie et de la raison contre le panthéisme,