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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/483

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s’il veut l’unir à soi par une intelligence plus immédiate et plus pleine, par un amour plus épuré, il ne peut l’égaler à soi. Ce n’est point l’identification impossible rêvée par la chimérique Alexandrie que le christianisme promet à ses saints, mais la vision béatifique, la contemplation face à face ; union adorable et profonde, mais qui maintient encore au comble du plus pur amour le principe nécessaire et sauveur de la séparation des substances. Certes, quiconque sait entendre cette haute métaphysique, et s’est résolu, dans son esprit et dans son ame, à ne laisser jamais échapper la chaîne solide que forme la suite de ces dogmes, ne tombera jamais dans le panthéisme. Nous sommes donc aussi éloigné que personne de soutenir que les grands docteurs de l’église aient jamais professé expressément le principe de la consubstantialité du monde et de Dieu ; mais nous disons qu’ils y ont visiblement incliné, sans le vouloir et sans le savoir, toutes les fois que, ne pouvant se contenter de la règle de haute réserve donnée par l’église, ils ont voulu porter la lumière sur le rapport mystérieux et inexpliqué qui unit la terre au ciel, le fini à l’infini, l’homme à Dieu. Arrivés par l’irrésistible essor d’une curiosité sublime à ce faîte des spéculations humaines, je dis que leur raison a quelquefois perdu ce sage équilibre que le christianisme ordonne, et que plus pressés de rattacher l’homme à Dieu que de maintenir les droits de l’individualité des êtres libres, ils ont penché vers le principe séduisant et périlleux de la consubstantialité universelle[1].

Nous ne voulons tirer de là qu’une conclusion très simple et qui ne sera contestée d’aucun esprit impartial, pourvu qu’il soit libre de faux préjugés : c’est que, si forte que puisse être l’opposition du panthéisme et du christianisme, si téméraire que fût la pensée de les concilier, cette erreur serait moindre encore que l’identification opérée par le clergé entre le panthéisme et l’athéisme. Nous sommes heureux de consigner ici un aveu échappé à la sincérité d’un membre du clergé dont nous avons reconnu plusieurs fois l’équitable modération : « La

  1. À défaut d’une démonstration régulière, je citerai ici quelques passages significatifs de Bossuet et de Fénelon : « La vertu infinie de la volonté divine, dit Bossuet (Du libre Arbitre, ch. viii), atteint tout non-seulement dans son fonds, mais dans toutes ses manières d’être. » — « Pour vous, ô Dieu de gloire et de majesté !… vous êtes dans vos ouvrages par votre vertu, qui les forme et qui les soutient ; et votre vertu, c’est vous-même, c’est votre substance. » (Élévations, I, 8.)

    « Ô Dieu ! dit Fénelon, il n’y a que vous. Moi-même, je ne suis point. » — « Je ne suis qu’un amas de pensées successives et imparfaites. » — « Il n’y a que l’Unité ; elle seule est tout, et après elle, il n’y a plus rien ; tout le reste paraît exister. » (De l’Existence de Dieu, seconde partie.)