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rités des théologiens et des philosophes. Mais si le sens commun se contente de cette sage réserve, elle ne suffit pas à la science, à l’ardente et insatiable curiosité de l’esprit humain. Même au sein du christianisme, même aux époques où la raison acceptait sans murmure et sans réserve le joug béni de la révélation et de ses mystères, vous voyez reparaître le grand problème, vous le voyez ramener les deux solutions opposées que l’antiquité lui donna tour à tour, et les théologiens et les penseurs se passionner tantôt pour l’une et tantôt pour l’autre, sans que jamais l’esprit humain ait pu se satisfaire d’aucune des deux. Quel est en effet le sens de ces grandes querelles du nominalisme et du réalisme qui ont si fortement agité, au moyen-âge, et l’église et l’état ? Dans cette nuit épaisse d’arides discussions, l’historien philosophe découvre les éternels problèmes qui tourmentent toute ame élevée : sous cette écorce de barbarie, il sent pour ainsi dire battre le cœur de l’humanité, toujours inquiète, toujours avide de lumière et de vérité au sein même des époques les plus misérables. Qu’est-ce qui a fait la force du réalisme, sinon ce principe que la véritable existence n’est point dans ces frêles individualités qu’un jour fait naître et qu’un autre jour détruit, mais dans un premier universel qui possède l’être en propre et le dispense à toutes choses, et contre le réalisme qui triomphe sous la protection puissante du christianisme, qui soutient les efforts toujours opprimés et toujours renaissans du nominalisme, sinon ce sentiment énergique et profond de l’individualité et de la liberté humaine, qui fit la gloire et les malheurs d’Abailard et d’Okkam ? Le dualisme et le panthéisme reviennent donc ici sous la forme du nominalisme et du réalisme ; or, si l’on y prend garde, quels sont les philosophes et les théologiens qui ont laissé éclater pour le réalisme une incontestable sympathie ? Ce sont les génies essentiellement spiritualistes et religieux, un Platon, un Plotin, un Augustin, un saint Anselme ; et de quel côté penchait, je le demande, celui qui a dit : Dieu n’est pas loin de chacun de nous ; c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, que nous existons ? L’apôtre qui écrivait ces hautes paroles ne s’inspirait-il pas lui-même de cette autre parole que l’Écriture place dans la propre bouche de Dieu : Je suis celui qui est ; ego sum qui sum ?

Mais je dois me hâter d’expliquer ma pensée et de la circonscrire dans de justes limites. Personne n’est plus éloigné que moi de penser que le christianisme et le panthéisme puissent jamais s’accorder. Comment soutenir en effet une identité, un accord aussi étranges, lorsqu’il est incontestable, d’une part, que le principe fondamental du panthéisme,